drshtvemam sva-janam krshna
yuyutsum samupasthitam
sidanti mama gātrāni
mukham ca parishushyati
O Krishna, en voyant tous mes parents prêts à en découdre, mes membres frémissent et ma bouche est desséchée.

Chapitre 1
  1. Le roi Dhritarāshtra dit:
    Assemblés en ce lieu de devoir moral de la plaine de Kurukshetra 2Kurukshetra lieu du chant de bataille où Krishna s'adresse à Arjun est aussi un lieu révéré où le sage Janamejaya accomplit un sacrifice rituel. Quant au mot Dharma, que j'ai traduit ici par devoir moral il n'a pas de traduction satisfaisante. Il est ce qui qualifie l'Homme dans ce qu'il a de plus noble. Certains le traduisent par devoir social, d'autres par religion, mais il est tout cela à la fois et plus encore., ayant décidé de combattre, qu'ont fait ceux de ma lignée et ceux de la lignée de Pandu3Sanjaya est l'aurige et le conseiller de Dhritrāshtr et il a été doué par Vyasa de la capacité de voir et entendre ce qui se passe en d'autres lieux. Bien que Dritrāshtr lui demande de lui décrire ce qu'il voit présentement, grâce à ce don, le verbe akurvata (ils ont fait) est au passé, de même que uvāca (il dit) qui revient périodiquement dans le texte: "Bhagavān uvāca"., O Sanjaya ,?4Dhritrāshtr et Pandu sont demi-frères par leur père Vyasa, écrivain céleste, auteur et protagoniste du Mahābhārata, qui inclue le Bhagvad Gitā (dont on ne sait si il a été incorporé après coup, mais dont le préambule faisant l'objet de ce chapitre justifie sa présence dans l'épique). Les 5 Pandavā, fils de Pandu sont Yudhisthira, Bhimasena, Arjuna, Nakula et Sahadeva (qui se prononcent Yudhisthir, Bhim, Arjun, Nakul et Sahadev)
    Sur le plan de la forme, le vers commence par les termes dharma-kshetre kuru-kshetre et se termine par akurvata sanjaya. Il situe tout d'abord l'action: le mot kshetra (champ) est décliné au mode locatif kshetre et la traduction littérale serait sur le champ du devoir, sur le champ de Kuru. Ainsi il établit un parallèle entre le devoir et les descendants du roi Kuru. Kurukshetra est le lieu dans la plaine du Ganges où ce roi légendaire commença à labouter la terre. Ayant situé l'action, le vers énonce les circonstances, puis les acteurs et se termine, comme de nombreux shlokas, par le verbe qui ici est faire (au mode lan ātmanepada i.e. "passé immédiat introspectif"). Comme un sujet important du Bhagavad Gītā est l'action et ses conséquences, il semble opportun de rappeler que le verbe faire a pour racine kŗ et donne karoti au présent extrospectif ou kurute au présent introspectif, kuru à l'impératif, ainsi que les noms kartŗ l'acteur (extro-spectif) kŗtin celui qui est actif (intro-spectif), karma le résultat de l'action et kŗti l'activité.
  2. Sanjay dit:
    Voyant les soldats des Pandava arrangés en phalange, le roi Dhuryodana5Duryodhana premier des 100 fils de Dhritrashtr, appelés Kaurava. Duryodhan, aveuglé par la vanité et le désir de puissance, est l'archétype de ceux que Krishna s'est donné pour mission d'éliminer. J'ai utilisé le terme aveuglé intentionnellement à deux titres, son père Dhritrashtr étant physiquement aveugle et doué de peu de sagesse et le mal étant dans le système philosophique des Védas synonyme d'ignorance. s'approcha de son maître6Il s'agit de Drona, brahmian fils du sage Bharadvwaja, précepteur de Duryodhan et des Pandava, choisi par Duryodhan comme commandant en chef de son armée. et lui parla en ces mots:
  3. Mon maître, voyez cette grande armée des fils de Pandu arrangée par votre très intelligent disciple, le fils de Drupada7Il s'agit de Dhrishtadyumna, fils de Drupada et frère de Draupadi. Drupada, cherchant à se venger de Drona, son ami d'enfance qui l'avait dépossédé d'une moitié de son royaume obtint en récompense d'un grand sacrifice un fils né du feu Agni, capable de tuer l'invincible Drona. Une fille, Draupadi, naquit au même moment de l'autel et devint l'épouse des cinq Pandava. Protégée de Krishna, elle joue le rôle peu enviable d'étincelle dans la guerre meurtrière que vont se livrer les Kaurava et les Pandava. Son mariage aux cinq fils de Pandu est symbolique de leur unité. Elle partage leur lit à tour de rôle pendant un an et retrouve à chaque fois sa virginité.
    Drona est ce précepteur (acarya), qui enseigna aux fils de Dhritarāshtra (Kauravas), à ceux de Pandu (Pandavas) et à quelques autres princes, dont Dhrishtadyumna fils de Drupada, la science des armes. Ils étaient ses élèves: shishya est le terme employé. Mais seul Arjuna le considère comme son maître spirituel (guru) et rétrospectivement il est pour Drona comme un fils. Drona, sous le couvert de faire passer son devoir avant les sentiments, a un point faible: il craint la pauvreté. C'est pourquoi il est resté le précepteur du roi au pouvoir et combat à son côté. Paradoxalement ce sont ses sentiments pour son fils Ashvatthāma et pour Arjuna qui causeront sa perte.
  4. Ici se tiennent d'héroïques archers, égaux dans l'art du combat à Bhima et Arjuna, de grands guerriers tels que Yuyudhāna, Virāt et Drupada.
  5. Il y a aussi Dhrishtaketu, Chekitāna, le vaillant roi de Kāshi, Purujit, Kuntibhoja, ainsi que ce taureau parmi les hommes de la lignée de Shibi.
  6. Il y a l'audacieux Yudhāmanyu , le vaillant Uttamaujā, le fils de Subhadrā8Subhadra est la demi soeur de Krishna et la seconde femme d'Arjun. Son enlèvement par Arjun , organisé par Krishna, est un morceau littéraire de choix dans l'épique, Mahabharat. Le nom du fils de Subhadra et Arjun est Abhimanyu., les fils de Draupadi, tous de grands guerriers sur leurs chars.
    Ce sont tous des mahārathās. L'adjectif vīryavan qualifiant Uttamaujā traduit la force virile d'un homme mûr. Celui qu'emploie Duryodhana pour Yudhāmanyu, vikrānta, est plus critique car il exprime l'hyperactivité qu'il attribue à ce guerrier et la nature incontrôlable, mauvaise de son activité (comme dans le shloka 4-17). Duryodhana ne connaît pas la réserve (une forme de non-violence) et il se complait à porter des jugements. Ainsi dans le vers suivant il se permet d'instruire son précepteur de ceux qu'il considère comme des mahārathas dans sa propre armée.
  7. Mais reconnais aussi ceux qui se distinguent parmi les nôtres, O meilleur parmi les deux fois nés. Laisse-moi te nommer les plus grands chefs de notre armée pour ton information.
  8. Toi-même, Bhishmā, ainsi que Karnā, Kripa, le toujours victorieux Ashvatthāmā, et puis Vikarna, ainsi que le fils de Somadatta.9Bhishma, est selon la conception occidentale de la famille le grand oncle commun des Pandava et des Kaurava, mais peut être considéré comme leur grand père. Il fit le voeu de célibat pour permettre à son père de se remarier sans interférer dans la dynastie et reçu en retour le don de ne mourir que par sa propre volonté. Il est le commandant en chef de l'armée des Kaurava. Karna est le demi-frère des Pandava par leur mère Kunti. Vikarna est l'un des frères de Duryodhan et Ashvattama est le fils de Drona. Il apparait donc clairement que les principaux combattants sont tous liés par le sang.
  9. Il y a aussi bien d'autres héros, prêts à risquer leur vie pour moi, tous équipés de différentes armes et tous experts dans l'art du combat.
  10. Notre force est incommensurable sous la protection de grand père Bhishmā, tandis que la protection de l'armée des Pandava par Bhimā est plus limitée10Bhima n'est pas le chef de l'armée mais il jouit d'une force prodigieuse car il est le fils du dieu Vayu, le Vent. Le frère aîné Yudhishthir est le fils de Dharm, le Devoir. Arjun est celui de Indra, le roi du monde des dieux, qui est aussi le dieu de la guerre et des phénomènes météorologiques. Leurs demi frères Nakul et Sahadev sont les fils des jumeaux divins nommés Ashvins, dieux de la Vision, du soleil levant et du couchant. La mère des trois premiers, Kunti, a reçu le don de concevoir un fils d'un dieu chaque fois qu'elle en émettait le voeu, avec la bénédiction de son mari Pandu, et elle en a transmis le bénéfice à sa deuxième femme, Madri, afin qu'elle aussi puisse avoir des enfants.
  11. Chacun à votre place au point stratégique sensible désigné, assistez tous de votre mieux Bhīshma.
  12. Le grand-père, l'éminent aïeul de la dynastie des Kurus, rayonnant de puissance, souffla alors dans sa conque, qui résonna comme le rugissement d'un lion, générant ainsi la bonne humeur de Duryodhana.
  13. Puis soudain  conques, tambours, tambourins, cymbales et cors résonnèrent simultanément et leur bruit devint tumultueux.
  14. Ensuite, Mādhava11Krishna est la Personne Suprême mais il est aussi regardé comme une incarnation de Vishnu, Hari Narayan, la personnalisation qu'il se donne au début de chaque création, Celui qui s'incarne lorsque cela Lui semble nécessaire pour le bien de l'univers. Lakshmi, déesse de la fortune est la compagne de Vishnu dans le panthéon hindou.  et le fils de Pāndu, installés sur un grand char auquel étaient attelés des chevaux blancs, firent aussi résonner leurs conques célestes12La conque est l'un des attributs de Vishnu. C'est un instrument sacré et le son de la conque est transcendantal lorsque c'est Lui qui l'utilise. Celle de Vishnu a pour nom, Panchajanya, et ses autres attributs (objets qui l'accompagnent partout et figurent immanquablement sur ses représentations) sont le disque Sudharshan, la masse Kaumodaki et la fleur de lotus.
  15. Hrishikesha13Hrishikesha, le Lord des sens, un des noms de Krishna. Il contrôle les sens de toute créature mais en particulier de ceux qui s'en remettent volontairement à lui, et en particulier Arjun qui l'a choisi comme aurige sur le champs de bataille. On donne à Dieu de nombreux noms en fonction de son activité dans toute religion. En plus de Bhagvan, Harah, Vishnu, on donne aussi souvent à Krishna ceux de Vasudeva, né de Vasudeva sur cette terre, Govindā, le plaisir des vaches, Achyuta, l'infaillible (éternel et infini, qui ne fait jamais défaut), Madhusudana, le vainqueur du démon Madhu, Keshava, vainqueur du démon Keshi, Janārdana, pourvoyeur et gardien de la vie, Mādhava, mari de la fortune, Damodara, Saurin... souffla dans la conque nommée Pānchajanya, Dhananjaya14Comme bien d'autres personnages, Arjun, est aussi appelé de plusieurs noms, dont Dhananjaya signifiant le conquérant des richesses. Il est aussi appelé Phālguna, Jishnu, Vibhatsu, Partha ou Kauntaya (fils de Pritha ou Kunti, sa mère). dans la conque Devadatta15Devadatta signifiant qu'elle lui a été donnée par un dieuet Vrikodara16Vrikodara est l'un des noms de Bhim, parce que 'il est doué d'un appétit vorace. Le nom Bhim signifie formidable, terrible, et dans le texte bhima-karma peut être traduit par tâches herculéennes. , l'ogre qui accomplit des tâches formidables, dans sa conque terrible nommée Paundra.
    Sanjaya fait lui aussi souvent preuve de partialité dans ses rapports journaliers au roi Dhritarāshtra à l'issue des combats. D'emblée, Krishna est appelé Mādhava, l'époux de la fortune auquel tout réussit puis Hrishīkesha, le Seigneur des sens maîtrisant parfaitement ses chevaux et le bénéficiaire de toutes les jouissances. Arjuna est le conquérant des richesses et son frère aîné Bhīma est invincible et terrifiant.
  16. Le fils de Kunti, le roi Yudhishthir, souffla dans la conque nommée Anantavijaya17Ananta, signifiant sans fin est un des noms de Vishnu et aussi celui du serpent Shesha sur lequel il se repose. Balram, frère de Krishna, est l'incarnation de Shesha. Vijaya signifie le victorieux. , Nakul et Sahadev dans leurs conques Sughosha et Manipushpaka.
  17. Le roi de Kāshi18Kāshi est l'ancien nom de Bénarès et ce roi est le grand père maternel de Dhritrashtr et Pandu, archer sans pareil, et le grand guerrier Shikhandi, Dhristhadyumna, Virāta et Sātyaki, jamais vaincu,
  18. Drupada, tous les fils de Draupadi19Il s'agit donc des petits fils de Drupada et fils des 5 Pandava par leur femme Draupadi. ,ainsi qu'Abhimanyu, le fils de Subhadra20Subhadra est la demi soeur de Krishna et la seconde femme d'Arjun. Son enlèvement par Arjun , organisé par Krishna est un morceau littéraire de choix dans l'épique, Mahabharat. La mort d'Abhimanyu, honteusement massacré dans un combat déloyal, affectera beaucoup Arjun. , aux bras puissants, tous, O roi, soufflèrent dans leur conque.
  19. Ce vrombissement tumultueux résonnant dans les airs et à la surface de la terre glaça le coeur des fils de Dhritarāshtra.
    La conque (shankha) est non seulement un instrument guerrier utilisé pour rassembler des troupes, signaler sa présence, effrayer l'adversaire ou des mauvais esprits, mais aussi un instrument rituel. Il est d'usage de la faire vibrer en préliminaire à la prière matinale. Vishnu et ses incarnations porte toujours une conque; la main dans laquelle il la tient dépend du rôle qu'il joue lors de sa manifestation. Elle s'appelle panca-janya en référence aux cinq classes d'êtres vivants supérieurs (jana): deva, pitri, manava, gandharva, apsara, naga. Elle symboliserait aussi les cinq éléments, dont l'éther transportant les sons. Comme son nom l'indique, Deva-datta a été donnée par un dieu (Agni) à Arjuna. Ananta-vi-jaya réfère à la victoire sur tous les fronts et sans fin (ananta) de celui qui la porte. Su-gosha produit une vibration puissante (gosha) et agréable (su). Quant à mani-pushpaka, elle était ornée de fleurs ou ornementale comme une fleur.
  20. Sur ce , regardant l'armée déployée des fils de Dhritarāshtra, le fils de Pāndu ayant pour emblème le singe (Hanumān21Il s'agit d' Arjun. Sur son drapeau figure l'image du singe Hanumān, fils du dieu Vayu, le fidèle compagnon de Lord Rāma dans le Rāmāyana. Hanumān est un symbole de puissance et de dévotion. ) sur sa bannière s'empara de son arc, prêt à tirer ses flèches
  21. Alors, O roi, Arjun dit ces mots à Hrishīkesha: O Achyuta, place  mon char entre les deux armées,,
  22. pendant que j'observe tous ceux qui se tiennent là avec le désir de combattre, avec lesquels je vais devoir lutter dans cette joute.
    Les termes employés par Arjuna (rana-samudyama: effort pour le plaisir, yoddha-kāma: désir du combat) ne laissent pas présager le revirement qui va suivre. Si la raison sociale de tous ces kshatriya est de gouverner (organiser et protéger), ce en quoi ils excellent est le combat et mourir en combattant équivaut pour eux à faire ses preuves.
  23. que je regarde tandis qu'ils pensent au combat  ceux qui se sont assemblés ici pour satisfaire le malveillant fils de Dhritarāshtra.
  24. Sanjay dit:
    Hrishikesh, en réponse à la requète de Gudākeshā22Arjun est ici qualifié de Gudākesha, conquérant du sommeil, au sens de conquérant de l'ignorance, puisqu'il sert la Vérité, symbolisée par Krishna. , amena le meilleur des chars juste entre des deux armées.
  25. Puis, faisant face à Bhīshma, Drona et tous les chefs de ce monde, Il dit: Vois, O Pārtha, tous les Kurus assemblés ici.
  26. Là, Pārtha put voir ses pères, grands-pères, tuteurs, oncles maternels, frères, fils, petits-fils, amis, beaux-pères et sympathisants, faisant partie desdeux armées.
    Krishna maîtrise parfaitement l'art d'employer toujours le mot juste et nous verrons que parfois il traite Arjuna sans ménagement au cours de son sermon. Pārtha est le nom qu'il emploie le plus naturellement pour s'adresser à lui puisqu'ils sont cousins: la mère d'Arjuna, Prithā, est la sœur de Vasudeva. Mais ici l'usage de ce nom contribue à attirer l'attention d'Arjuna sur ses liens familiaux avec les autres personnes présentes, qu'il semblait avoir oubliés. Nombre d'entre eux sont de la famille Kuru, soit directement soit par alliance. L'emploi des termes pères et grand-pères au pluriel n'est pas un abus de language car c'est ainsi qu'Arjuna s'adresse par exemple à Dhritarāshtra, le frère aîné de son père. Duryodhana est malheureusement pour lui son frère selon la tradition au pays Bhārata.
  27. Le fils de Kuntī, réalisant qu'il avait devant lui tous les membres de sa famille, fut submergé par la pitié et, en proie au désarroi, il parla ainsi.
    Kripa, la pitié, souvent traduit par le mot équivoque compassion, doit être interprété comme l'expression d'une faiblesse dans un texte sanskrit. Voir par exemple le shloka 2-49: "kripanāh phala-hetavah". Une bienveillance impartiale est nettement préférable à l'apitoiement. En effet c'est sur lui-même qu'Arjuna s'apitoie.
  28. Arjun dit: O Krishna, en voyant tous mes parents prêts à en découdre, mes membres frémissent et ma bouche se dessèche.
  29. Mon corps tremble, mes poils se hérissent, (mon arc) Gāndīva me glisse des mains et ma peau est en feu.
  30. Je ne peux rester ici. Mon esprit23manah, esprit au sens matériel de cerveau, le gestionnaire des sens et le pourvoyeur des décisions de l'intelligence (buddhi) erre dans la confusion et je ne vois que des présages funestes, O Keshava.
  31. Je ne vois pas non plus comment du bien pourrait résulter du meurtre des miens et ne désire ni la victoire, ni le royaume et ses satisfactions, O Krishna.
  32. Que ferions nous d'un royaume, du plaisir et même de la vie, O Govinda, si ce n'est pour ceux dont nous désirons le bien?
  33. Tous sont sur ce champs de bataille, prêts à donner leur vie et leurs biens: précepteurs, pères, fils et grands-pères,
  34. Oncles maternels, beaux pères et petits fils, beaux frères et autres parents aussi. Jamais je ne voudrais tuer aucun d'entre eux ni être tué par eux, O Madhusūdana
  35. Même pour la cause de la souveraineté sur les trois mondes et certainement pas pour le bien de la terre. Quelle satisfaction tirerions-nous de tuer les fils de Dhritarāshtra, O Janārdana?
    Arjuna s'adresse à dessein à Krishna en tant que Govinda, (littéralement "celui qui trouve la vache", c'est-à-dire le protecteur de celle qui est considérée comme le symbole de la générosité et la source de toutes les nourritures, le modèle du sacrifice), lorsqu'il énumère les profits qu'il pourrait tirer de cette bataille, puis en tant que Janārdana (ou Janārdhana, "celui qui produit et maintient la vie"), lorsqu'il parle de tuer.
  36. En fait nous nous rendrions coupables d'un crime en tuant ces agresseurs. Aussi n'est-il pas approprié que nous tuions les fils de Dhritarāshtra qui nous sont liés. Comment pourrions nous retirer de la satisfaction de tuer nos proches, O Mādhava?
    Ce vers est pankti (formé de 5 pādas de 8 syllabes), avec la césure choisie dans cette traduction ainsi que par Swami Prabhupāda. Dans certaines copies le shloka 28 est coupé à la moitié (avant "mes membres"), puis ceux qui suivent sont décalés et la section comporte alors 47 vers. Mais une telle césure semble beaucoup plus artificiel et il est logique que le shloka 36 commence par le mot clé "pāpa". Celui-ci signifie péché, dans le sens de tache résultant d'une mauvaise action. Pour parler de la faute elle-même on emploie plutôt le mot doşa comme dans les shlokas 37 et 38, qui est issu du préfixe dus (mauvais) donnant les verbes duş et surtout duś-kŗi (agir mal). La traduction littérale du premier pāda est: en fait un péché nous affligerait en ayant tué ces agresseurs. Sa compréhension implique de concevoir le mot péché comme une maladie affligeant après-coup l'auteur de la faute, ou comme une chute (pāta - terme employé dans le shloka 37) conformément à la loi du karma. C'est pourquoi j'ai préféré parler de culpabilité. Quant au dernier pāda, sa traduction littérale est: comment serions nous satisfaits (su-khin) après avoir tué nos proches. Su-kha est le "bonheur" qui résulte de la satisfaction des désirs (ceux des sens ou les ambitions). C'est un état d'esprit, le résultat positif du karma; son contraire est dus-kha. On peut aussi traduire su-kha par plaisir, bien que rigoureusment il existe un mot plus approprié: bhoga. Mais le sage sait que su-kha n'est pas le vrai bonheur, car il est temporaire et alimente le feu du désir (voir shloka 2-62). Le vrai bonheur réside dans le calme indépendamment des événements (tuşti), ce qui se dit aussi satisfaction en français mais dans un tout autre sens que la satisfaction des désirs. L'ambiguïté du mot satisfaction est en soi intéressante car elle couvre une contradiction (c'est souvent le cas pour les mots ambigus): celle des désirs est temporaire, alors que celle de l'âme est indépendante de la précédente et perpétuelle. Celle-ci peut être qualifiée d'auto-satisfaction (voir shloka 55 de la section 2: ātmani ātmanā tuşta). Enfin, pour compléter l'analyse de ce shloka 36 en termes de karma, il est bon de se rappeler comme le bonheur matériel est souvent considéré comme une bonne fortune (une destinée favorale) par ceux qui ont oublié son origine. C'est pourquoi Arjuna, qui croit à la fatalité et qui aime aussi jouer avec les mots, conclut le shloka en appelant son ami Mādhava (l'époux de la fortune).
  37. Même si ces hommes, parce que leur cœur est dominé par l'avidité, ne voient pas la faute qu'ils commettent en détruisant une famille et les conséquences néfastes de querelles entre amis,
  38. Pourquoi, savoir que détruire une famille est une faute ne nous arrêterait-il pas, puisque nous le concevons, O Janārdana?
  39. C'est le devoir éternel de la famille qui est perdu avec sa destruction et on dit que l'immoralité s'empare de toute la famille.
    Le dharma est le devoir moral ou la religion. Faire l'amalgame entre les deux consiste à considérer que respecter des règles de vie n'est pas suffisant pour être moral. Observer des règles d'hygiène pour son bien-être ou des règles de comportement envers les autres membres de la communauté pour la seule raison qu'on attend d'eux qu'ils respectent les mêmes (ne fais pas à autrui ce que tu n'aimerais pas qu'on te fasse) est profondément politique et compatible avec une philosophie matérialiste. La morale ne devrait pas avoir de but (artha). Elle se réfère essentiellement à la vérité pour décider si un acte, une parole ou une pensée est compatible avec l'ensemble de ce qui est reconnu comme juste, conforme à l'ordre cosmique et par conséquent vrai. En effet, tout conflit entre deux propositions entraine nécéssairement que l'une d'entre elles est fausse. Une morale qui ne prend pas en considération l'intérêt de la personne matérielle et éventuellement incite à agir à son encontre est contre-nature pour celui qui se considère comme une personne matérielle. Elle implique donc de croire en l'existence spirituelle. Le devoir est éternel puisque la vérité l'est. C'est un principe de base de l'hindouisme: tout ce qui nait, évolue et meurt implique une part de mensonge. Les Vedas édictés par Brahmā en prélude à chaque création sont éternels. Ils sont les piliers de la sagesse morale régulant l'univers pour son bon fonctionnement. C'est pour cela qu'on dit qu'il sont "entendus" (shruti) de Brahmā, alors que les lois établies au cours des temps par quelque sage sont "mémorisées" (smriti), pour être éventuellement oubliées si elles ne sont plus justifiées.
    Quand Arjuna dit que l'immoralité (a-dharma) accable toute la famille, il s'agit non seulement de ce qui en resterait mais également de ce qui est considéré comme la famille au sens général, i.e. la race. Comme la moralité (conformité à la morale, qui elle n'est pas nécéssairement éternelle) est perpétuée par la tradition, le mauvais exemple qui a été donné affecte tous les descendants.
  40. Quand l'irreligion prédomine dans une famille, O Krishna, ses femmes deviennent dépravées et de ces femmes souillées naît une progéniture indésirable, O descendant de Vrishni.
    Le verbe employé (pra-duş, même racine duş que dans doşa) signifie que ces femmes sont détériorées, corrompues, devenues dépravées. Elles ne le sont pas plus que les hommes de la famille mais elles portent la progéniture. Comme dans toute société patriarcale , dans l'acte de procréation la femme est assimilée à une matrice (yoni) dans laquelle le mâle plante sa graine et, pour une raison obscure, la pureté de cette matrice importe encore plus que celle de la graine. La caste (varna) du nouveau-né n'est celle du père que si la mère est d'une caste au moins aussi pure; sinon le nouveau-né est de la caste de sa mère. L'exception du suta, né d'une mère brāhmana et d'un père kshatriya, illustre particulièrement l'importance accordée à la caste de la mère quant aux dispositions innées de l'enfant (les gunas): il n'est pas considéré apte à se battre pour défendre les intérêts de ses sujets car il est enclin à l'indulgence et à la non-violence de par sa mère. Les femmes sont aussi considérées comme moins matures que les hommes et plus prédisposées à enfreindre les règles de morale, d'autant plus si les membres masculins de la famille donnent le mauvais exemple: praduş peut donc être aussi traduit par dépravé. Le mot composé traduit par progéniture indésirable (varna-sankara) signifie en fait littéralement le mélange des castes. Arjuna ne prétend pas que ces femmes auront nécéssairement des relations adultères avec des membres d'une autre caste. Simplement, la caste n'est pas un fait établi; en principe on en déchoit si on n'adopte pas le mode de comportement naturel (les gunas) pour un membre de la caste. Les enfants nés dans un environnement familial dépravé sont donc de caste douteuse.
  41. Cette progéniture indésirable rend la vie infernale28Il n'est nul part précisé dans les écritures anciennes en quoi consiste cet enfer, naraka. Logiquement il s'agit d'une déchéance sous une forme de vie inférieure au cours des naissances ultérieures.à ceux qui sont responsables de cette destruction de la famille et à toute leur lignée. Leurs ancêtres également déchoient, parce qu'on cesse de leur offrir nourriture et eau.29Une part des offrandes offertes aux dieux sous la forme symbolique de nourriture, après avoir reçue leur bénédiction (prasad), revient aux ancêtres. On peut supposer que des enfants illégitimes ne s'acquittent pas de ce devoir, ainsi que ceux qui auront déchu sous une forme de vie inférieure.
  42. Par de telles fautes détruisant la famille et causant la naissance d'enfants indésirables, les lois de la communauté et les rites éternels de la famille sont dévastés.
    En fait Arjuna utilise toujours le même mot dharma pour parler du devoir envers la communauté par la naissance (jāti) et du devoir envers la famille (kula). Aujourd'hui jāti a pris un sens plus restreint, désignant tous ceux qui partagent la même caste, la même origine géographique et ethnique et corrélativement la même tâche dans la société. Des milliers de personnes peuvent avoir dans un district le même patronyme et jusqu'à récemment avoir tous été cuisiniers, jardiniers ou meuniers parce que c'était la tâche principale incombant à la caste dans le district. Il est possible qu'Arjuna utilise le mot jāti au sens plus général de ceux qui sont nés dans la même société humaine (celle des aryens connaissant le dharma). Envers ceux-ci le devoir consiste à accomplir consciencieusement la tâche que la sociéte lui a désignée (cuisinier, jardinier meunier...) et à respecter les règles générales de comportement propres aux humains et à la caste (indulgence pour les brāhmanas, courage et générosité pour les kshatriyas...). Cet ensemble de règles de comportement envers la société s'appelle des lois. Envers la famille le devoir consiste à avoir une progéniture et faire preuve de respect envers les parents et les ancêtres (pitŗi, pluriel pitāra). Le devoir envers les ancêtres consiste notamment en des offrandes symboliques de gâteaux de nourriture appelés pinda et d'eau.
  43. O Janārdana, on m'a enseigné que ceux dont les traditions familialesont été abolies résidents inévitablement en enfer.31On peut traduire que leur demeure devient toujours un enfer ou qu'ils sont condamnés à vivre pour toujours en enfer, mais la deuxième alternative parait improbable, sachant que le sort d'une âme n'est jamais inéluctable.
    Arjuna se contente de faire état d'arguments qu'on lui a répété de nombreuses fois (sens étymologique du verbe anuśru), autrement dit ce qu'établit la tradition à ce sujet. Krishna lui reprochera plus tard d'avoir absorbé cet enseignement sans avoir réfléchi à sa signification (shlokas 2-42 et 2-52 notamment). L'analyse de l'étymologie des termes "narake niyatam vāso" n'est pas non plus dénuée d'intérêt et peut éviter des contresens. Niyatam est souvent traduit par "pour toujours, perpétuellement", alors que le traducteur devrait réfléchir qu'un Hindou ne croit pas en l'enfer éternel. En fait le verbe ni-yam exprime l'aboutissement et l'adverbe niyatam veut dire dans tous les cas, surement, définitivement... Il existe bien un enfer (naraka), qui littéralement est un lieu de peine (aka) pour l'homme (nara); ici le mot homme vaut pour la personne spirituelle sans présumer de son genre matériel. Mais la terre où résident les hommes (vas: résider, vāsa: résidence) est elle même un lieu de peine et les Purānas émettent un doute quant à l'emplacement de cet enfer: ne s'agirait-il pas tout simplement d'un séjour sur terre? La peine est par ailleurs relative, puisque les personnes dont la nature matérielle est démoniaque (asura) souhaitent y résider. Outre la terre il y aurait donc un foyer (ou une patrie) pour les asuras que la tradition nomme Patala ou Rasatala et situe sous les eaux.
  44. Hélas, c'est un grand péché que nous avons résolu d'accomplir, mûs par le désir de jouir de la royauté, car nous nous apprêtons à tuer les nôtres.
  45. Mieux vaudrait pour moi être tué sans résistance et sans armes par la main armée des fils de Dhritarāshtra dans la bataille.
  46. Sanjay dit:
    Arjuna, ayant ainsi parlé sur le champs de bataille, se rassit sur le siège de son char en rejetant son arc et ses flèches, son esprit agité par le chagrin.
    Sanjaya choisit parmi les nombreux termes figurés évoquant la bataille celui qui au sens propre signifie "le débat" (samkhya). Volontairement ou non il introduit ainsi l'exposé d'analyse rationnelle (samkhyā) que va faire immédiatement Krishna en réponse à son ami dans la section 2. Dans le contexte actuel le mot samkhya évoque aussi le conflit que vient de générer dans "l'esprit" (littéralement le mental: manas) d'Arjuna la vue des membres de sa famille dans l'armée adverse. On pourrait traduire par: Arjuna ayant ainsi parlé dans ce conflit qui agitait son esprit... S'il faut donner un titre à cette section, je pense que le revirement, l'abdication ou le découragement d'Arjuna s'impose. Il s'était certes montré moins intransigeant que son frère aîné Bhīma lorque Yudhishthira et Krishna tentaient de négocier pour éviter la guerre, car Arjuna est un homme posé. Mais il est aussi résolu, comme il se doit pour un kshatriya et surtout pour celui qui est le fils d'Indra. Ce découragement théatral de celui qui incarne l'Homme (Nara) dans cette épopée est l'occasion qu'attendait Krishna, l'incarnation de Celui qui médite l'univers allongé sur les eaux (Nārāyana), pour lui prodiguer son enseignement sur la condition humaine. L'aurait-il mise en scène?



 Bhagvan, un des noms de Dieu signifiant la Personnalité Suprême, le Tout Puissant
  La transcription des mots écrits en dévanagari (orthographe sanscrit et hindi) pose toujours problème, surtout en ce qui concerne la voyelle a. Lorsqu'elle est courte elle n'est écrite qu'au début des mots et lorsqu'elle est entre deux consonnes elle est sous entendue dans l'écriture, signifiant que les deux consonnes doivent être prononcées séparément et non pas "conjuguées" (comme p et r le sont dans le mot prononcé). Un exemple est Dhritarāshtra où le a entre les deux premiers t et r signifie qu'il faut marquer une pause après le t. Le nom de ce roi se prononce Dhrit-rashtr. Mais dans certains cas elle est prononcée comme un "e" français et dans d'autre comme un a court. J'en ai usé librement en tenant compte de la prononciation courante, écrivant le a court la première fois que le mot figure dans le texte ou une note, puis en ne le faisant plus figurer que lorsqu'il est prononcé. Ainsi les 3 a de Bhagavad sont des a courts mais tout Indien prononcera Bhagvad. Le nom de Dieu se prononce Bhagvan. Dans Krishna le a est court et pourtant doit être clairement prononcé a. Pour les autres lettres il m'a paru inutile de faire une différence entre les 4 différentes lettres "t" ou quatre différentes lettres "d" , dentales ou palatales, suivies ou non d'un h aspiré, car l'oreille française y est peu sensible. Par contre l'orthographe ch a été utilisée pour la lettre qui correspond au "c" anglais (à prononcer tch) et sh pour deux types de "s" non sifflants (à prononcer comme dans chat en français).