aham ātmā gudākesha
sarva-bhūtāshaya-sthitah
aham ādish ca madhyam ca
bhūtānām anta eva ca
Je suis l'âme siégeant dans le coeur de tout ce qui vit, O Gudakesha, le début, le milieu et la fin de tout être.

Chapitre 10
  1. Shrī Bhagavān dit:
    Ecoute encore, O toi au bras puissant, l'instruction la plus importante que Je vais te donner pour ton bien, à toi qui M'es très cher.
  2. Ni les membres de l'assemblée des dieux ni les grands sages ne Me connaissent d'origine. Sous tous rapports Je suis leur source.
    Cette traduction s'impose étant donné que le shloka suivant abonde en ce sens, sinon on serait tenté de traduire "ne me viduh prabhavam" par: ils ne savent pas que l'origine de la manifestation est de moi. Dans ce cas prabhava serait la création de toutes choses, devas et rishis y compris. Car bien que leur essence soit le sattva, les dieux font preuve d'une grande ignorance surtout vis-à-vis de ce qui remet en cause leur gloire. La section 2 du Kena Upanishad (celui qui pose la question par qui tout cela a été fait?) met en scène une rencontre entre les dieux et leur créateur qu'ils ne reconnaissent pas et qu'il cherchent à vaincre car il est un défi à leur puissance. C'est Uma (alias Pārvatī la fille de la montagne, la Femme, la Nature) qui leur ouvre les yeux car elle ne peut manquer de savoir.
  3. Celui qui Me connaît comme le non-né, sans origine, le Seigneur Tout Puissant des mondes, lui seulement parmi les mortels est sans fausses illusions et délivré de tous les péchés.
  4. Intelligence, savoir, claivoyance, indulgence, véracité, apaisement des sens et de l'esprit, bonheur et malheur, naissance et mort, peur et intrépidité aussi;
  5. Non-violence, équilibre, contentement, austérité, générosité, honneur et infamie, sont les états d'existence distribués de façons différentes aux créatures par Moi.
    Bien qu'il s'agisse des conditions d'existence des créatures, Krishna ne prend en considération rien concernant leur état matériel (tel que le développement des facultés intellectuelles et physiques, la position dans la chaîne alimentaire, la position sociale pour les humains...). Ici il s'agit uniquement de l'état d'existence spirituelle des créatures et principalement des qualités qui contribuent à la sagesse. A-sammoha (auquel correspond l'adjectif a-sammūdha dans le shloka 3) est l'absence de confusion mentale engendrée par l'illusion, ce qui en français s'appelle clairvoyance. Dama est la domination, la maîtrise, la domestication, l'apaisement et s'emploie donc de préférence en parlant d'un animal rétif ou des sens. Śama est un autre type d'apaisement, plus ou moins synonyme de śantī (mots issus tous deux du verbe śam), c'est-à-dire celui de l'esprit qui a cessé de s'agiter. Tushti est aussi une forme de paix, celle qui résulte de l'absence de désirs, du contentement de ce qu'on a; on utilise plus volontiers le mot satisfaction mais ce mot est un faux ami en français. Dāna est simplement le don mais j'éviterai soigneusement de le traduire par le mot charité, contrairement aux traducteurs indiens qui n'ont sans doute pas compris la connotation Chrétienne d'apitoiement qu'a ce terme. J'ai donc choisi le mot générosité. Au risque de me répéter, la charité n'est pas recommandée car elle répond à une passion et elle s'adresse à une personne en particulier, elle a des préférences... Dans le Shānti Parva, Bhīshma explique clairement à son petit-fils Yudhishthira qu'il faut donner aux personnes qui le méritent moralement, donc à priori les brāhmanas, ou aujourd'hui aux organisations qu'ils dirigent. En fait, sans condamner les activités des ONG laïques qui viennent au secours des démunis sans jugement de valeurs, aucune religion n'approuve l'absence d'incitation de leurs assistés à la moralité. Bhīshma dit par exemple: si tu aides un mendiant ignorant, il arrivera à te reprocher de ne pas t'être montré assez généreux, car c'est dans sa nature. De nombreuses autres formes d'aides telles que le traitement médical des drogués, voire la distribution de seringues stériles parfois, l'aide aux rapports sexuels sans risques de maladie... sont justifiés pour sauver des vies, mais d'un intérêt contestable pour le progrès de la condition de vie de l'assisté si elles ne sont accompagnées d'un conseil moral. L'équilibre (samatā) est bien entendu celui de l'esprit indifférent au froid et au chaud, au bonheur et au malheur, celui dont le shloka 2-48 dit qu'il est synonyme de yoga. 
  6. Les sept grands sages et avant eux les quatre très grands sages et les Manus sont nés de Mon esprit, et d'eux ces progénitures  dans le monde.
    Les quatre grands sages sont les premiers nés de Brahmā: Sanaka, Sananda, Sanātana et Sanatkumāra, qui décidèrent de renoncer à toute action. Puis (au début de la journée de Brahmā en cours tout du moins), Brahmā généra toujours mentalement les Sapta-Rishis: Angiras, Atri, Kratu, Marīchi, Pulaha, Pulastya et Vasishtha. Brahmā généra aussiles Prajapatis Bhrigu et Daksha, le sage errant Nārada et Svayambhūva Manu, ainsi que Dharma, le tout puissant Kāma et le grand destructeur Rudra. Ici Brahmā est désigné par mad-bhāvā, signifiant littéralement "la manifestation à partir de moi", ce qui a été traduit simplement par l'adjectif possessif mon. Les progénitures (prajāh) sont ce que les Purānas et le Mahābhārata appellent les tribus, chacune correspondant généralement à une matrice féminine: Shatarūpā l'épouse de Svayambhūva Manu, les 14 épouses de Kashyapa (fils de Marichi qui épousa 14 des filles de Daksha) dont Aditi mère des Adityas, Danu et Diti mères des Asuras, Surabhi mère des vaches, etc... Le détail est assez pittoresque puisque dans la tradition patriarcale le père est "celui qui donne une partie de son âme" (voir l'histoire de Yayāti et ses fils dans l'Adi Parva); il est le géniteur, celui qui engendre ou procrée (Brahmā génère sans engendrer). Néanmoins chacune des épouses de Kashyapa donna naissance à une espèce animale différente, suggérant que c'est la matrice féminine qui détermine les gunas de la progéniture.
  7. Quiconque est convaincu de ce pouvoir d'imprégner tout qui est le Mien, s'engage sans rémission ni doute dans la dévotion.
    Vibhū est l'Omniprésent Vishnu et vibhūti est l'adjectif traduisant son pouvoir d'imprégner tout, sa munifiscence, son opulence. Notons qu'il existe un autre adjectif (vibhava) traduisant la richesse d'expression ou le pouvoir de se manifester sous de multiples formes, qui est moins employé. Krishna évoque ici "eshā vibhūti yoga" cette opulence de son pouvoir de yoga (i.e. de l'engagement spirituel) dans sa création. Krishna parle de sa yoga-māyā à nombreuses reprises dans la Gītā (shlokas 7-25, 8-10, 11-47), d'autres fois de yoga-ishvara (9-5) ou de vibhūti yoga (ici et shloka 10-7). Tout cela pour dire que le yoga n'est pas un engagement à sens unique entre l'ātman et le Parama-ātman divin. Lorsque les dieux demandent à Vishnu de s'incarner dans le monde des hommes pour tuer Rāvana (Rāmāyana Balakanda XV-11), ils lui disent:  "Investis Toi grand Vishnu pour la satisfaction des mondes dans cette tache (tvam niyokshyā maho vishno lokanām hitakāmyaya). Dans la section 11 Krishna évoque encore un autre aspect de ce pouvoir de connection lorsqu'il dit à Arjuna que c'est par le yoga qu'il va lui faire voir sa forme universelle; cela suggère qu'il fait rentrer les images dans sa tête. Pour les incarnés que nous sommes le yoga est l'équilibre, l'art dans l'action, la libération de l'asservissement, l'art de la méditation... Peut-être aussi se disent certains l'accès à de super-pouvoirs divins? D'ailleurs, dans le svar-loka, les siddhas ne sont-ils pas les détenteurs du pouvoir mystique de yoga? Mon opinion est que l'avidité humaine n'a pas de limites. Si une condition du développement du yoga est de se libérer de l'attachement, de l'ego et de la possessivité, ce n'est pas pour arriver à posséder plus par le yoga.
  8. Je suis l'origine de tout. A partir de Moi tout procède. Pensant celà les sages me vénèrent de tout leur être.
    De Moi tout procède (pra-vŗit). Que signifie ce verbe procéder? Que cela émane (ce qui est déjà exprimé précédemment par "aham prabhava") mais aussi que cela suit son cours, se déroule et se développe, couvrant tous les domaines d'activités. D'autre part le sage est appelé l'éveillé (budha) et qualifié de "pleinement doté d'existence". C'est donc en tant que tel qu'il faut considérer qu'il vénère le Seigneur: "de tout son être".
  9. Me vouant leurs pensées et leur souffle vital, partageant leur compréhension de Moi et conversant toujours à Mon propos, ils sont satisfaits et se réjouissent.
  10. A eux qui sont toujours engagés dans la dévotion et qui me vénèrent avec amour, Je donne ce yoga de l'intelligence  qui les conduit à Moi.
    Ces personnes sont "toujours engagées dans le yoga" et puisque de plus elles sont engagées dans la vénération (bhajat) avec amour, le mot yoga est synonyme ici de dévotion. Par contre dans la deuxième partie du shloka buddhi-yogam a le même sens que dans la section 2: la conscience du divin qui confert l'équilibre à l'intelligence, le discernement et l'art d'agir avec détachement et renoncement.
  11. A titre de grâce par sympathie pour eux, Je réside dans leur cœur et dissipe l'obscurité née de l'ignorance avec la lampe resplendissante du savoir.
    La tradition veut que l'ātman réside dans le cœur et le shloka 18-61 le confirme: "Ishvara hŗd-deśe tişţhati". En vérité ici il est désigné comme le siège de la présence de l'âme (ātma-bhāva). L'obscurité et son lien étroit avec l'ignorance sont amplement discutés dans la section 14 et le shloka 14-8 répétera mot pour mot la nature de ce lien: "tamas ajnāna-ja". En fait le tamas est souvent assimilé à l'ignorance mais ce shloka ne se contente pas d'exprimer par une image poétique qu'Il dissipe leur ignorance. Dire que le tamas naît de l'ignorance rappelle que le tamas est avant tout un mode de comportement: celui de la créature qui agit sans réflexion en réponse à ses pulsions matérielles, en raison de son ignorance.
  12. Arjuna dit:
    Tu es le Suprême Brahman, la Suprême Demeure, la Suprême Personne, pure, éternelle, transcendantale, le Dieu Originel, non né et omniprésent.
    En fait, comme il présente ses respects (nama), Arjuna emploie le "vous-ici-présent" respectueux (bhavān), auquel correspond en italien "la signora" et en ancien français "votre seigneurie". Mais dès le shloka 13 il revient au tu (tvam). Le premier qualificatif "param brahma" ne signifie pas simplement que Krishna est la personne du Brahman, ce qui serait redondant avec "purusha". Pour évoquer le Brahman on dit souvent Om Tat Sat (shloka 17-23): Il est tout cela qui existe, ce qui est vrai. Donc personnellement je suis tenté de lire: Tu es la Suprême Vérité. Mais Arjuna est perspicace, car ce qu'il dit à Krishna peut aussi s'exprimer ainsi: Tu es le Tout, le Réceptacle de ce Tout et la Personne qui anime ce Tout, qui existait avant toute manifestation et qui imprègne le Tout.
  13. Tous les grands sages et particulièrement les divins Nārada, Asita Devala et Vyāsa, disent cela de Toi et Tu me le déclares aussi.
    Asita Devala est une seule personne, un sage qui aurait contribué à la compilation et la rédaction des Vedas, comme Vyāsa l'illustre auteur de tout ce qui mérite d'être lu (selon ses propres dires). Nārada outre qu'il est un grand bavard est considéré comme le plus grand des dévots.
  14. O Keshava, je pense que tout ce que tu m'as dit est la pure vérité. Ni les dieux ni les démons n'ont connaissance de ta manifestation, O Bhagavan.
    Na vidur te vyaktim peut aussi être traduit par ils n'ont pas révélation de toi et bien que vyaktim soit au singulier, il s'agit de toutes les manifestations, notamment celles précédement évoquées par Krishna: la génération des prajapatis, l'imprégnation de la création, la génération des gunas. Ŗita est la vérité exprimée, ce qui est juste, correct, ce qui va dans la bonne direction. Notons aussi au passage que Bhagavan ne prend pas de ā dans la syllabe finale au vocatif.
  15. Toi seul certainement sais par Toi-même qui Tu es, O Personne Suprême, cause de toute manifestation, Seigneur des créatures, Dieu des dieux, Seigneur de l'Univers.
    Arjuna peut par moment paraître concerné principalement par son intérêt et un peu buté, mais il a un grand bon sens. Ayant entendu que ni les dieux ni les grands sages ne Le connaissent, il ne doute pas un instant que seul Celui qui est à la source de toutes choses (prabhāva, bhāvana) est susceptible de Se connaître Lui-même. En fait Krihsna lui a déjà donné une indication contraire dans les shlokas 10-11, mais ce n'est qu'à la fin de la section 11 (shloka 54) qu'il dira explicitement: on me connaît vraiment tel que Je suis par la dévotion.
  16. Il T'incombe de me parler sans rien omettre de  Ton opulence divine, par laquelle Tu imprègnes tous les mondes.
    Vibhū est l'omniprésent qui imprègne tout, vibhūti est son opulence et ici Arjuna utilise même le mot au pluriel, mais c'est encore par une autre façon de le dire qu'il conclut: iman tvam vyāpya tishthasi, littéralement tu te tiens en possession complète de tous. Le verbe posséder (āp) prend dans ce cas le sens que l'on connait pour un esprit s'emparant d'un corps, comme lorsque le démon Dvapara s'empare de Nala dans le Vana Parva. Il façonne l'univers pour s'en faire un corps, qui est sa manifestation.
  17. O Yogin, comment dois-je te connaître toujours en pensant à propos de Toi? Dans lesquelles de tes manifestations dois-je te voir par la pensée, O Bhagavan?
    Question délicate en effet étant donné ce qui vient d'être dit sur Sa présence en toutes choses. L'idolâtre avoué en chaque hindou se réjouit de se prosterner devant chacune des icones du temple: Vishnu, Rāma, Krishna, Shiva, sans compter tous les autres. Sans doute suis-je tenté de penser parce qu'il n'a pas à craindre de se prosterner devant un "Autre" qui pour lui n'existe pas (contrairement aux Chrétiens, Musulmans et Juifs). Le yogin qui n'est pas convaincu par les images (murti) conventionnelles des temples publics ou domestiques peut trouver l'inspiration dans (keshu bhāveshu): un ciel étoilé, le chant des oiseaux au lever du soleil, les nuages qui voyagent dans le ciel, le va-et-vient de la mer sur la plage, voire même (bien que cela ne favorise guère la concentration) la foule souriante et bruyante de l'Inde. Mais dans le cas précis d'Arjuna la question semble un peu futile. Comment avec toute la concentration du monde pourrait-il penser à Lui autrement que sous la forme où il le connaît depuis des années?
  18. O Janārdana, raconte-moi encore en détail Ton pouvoir de yoga et Ton opulence. Je ne peux vraiment être rassasié d'entendre ce nectar.Shrī Bhagavān dit:
  19. D'accord! Je vais te parler de Mes opulences divines, O meilleur des Kurus, celles qui prédominent car il n'y a pas de limite à leur extension.
    Il ne s'agit pas d'une manifestation d'autosatisfaction en réponse à la flatterie d'Arjuna. Krishna aime répondre à la lettre aux questions qu'il lui pose et Arjuna a employé le mot vistara (tout du long, i.e. en détail) ce qui ne peut manquer de susciter la réponse: cette longueur est sans fin.
  20. Je suis l'âme siégeant dans le cœur de tout ce qui vit, O Gudākesha, le début, le milieu et la fin de tout être.
    Gudā-keśa est celui à l'abondante crinière. Keśin était un démon ayant la forme d'un gigantesque cheval envoyé par Kamsa pour tuer Krishna pendant sa jeunesse à Vrindavan. Sa queue dispersait les nuages, ses sabots labouraient la terre et ses hénissements effrayaient toutes les créatures. Le surnom Keśava est resté à Krishna soit pour avoir débarrassé la terre de Keśin soit à cause de sa chevelure (keśa) longue comme celle d'un cheval. Les anciens aimaient bien les jeux de mots et on trouve dans le Mahābhārata une autre explication du nom Gudākeśa dont l'étymologie reste un mystère: le conquérant du sommeil. Dans le shloka 11 le cœur était désigné par la périphrase "lieu de manifestation de l'âme", ici il est le lieu de résidence préféré, le foyer, le nid (āśaya) de la créature, puisque chez la plupart des créatures vivantes la vie est associée à ses battements et c'est leur arrêt qui en marque la fin. La formule ādi-madhya-anta est la plus classique des Upanishads pour évoquer la naissance, le cours de la vie et la mort ou la création, le cours de l'évolution et la destruction nécessaire qui conclut le cycle. 
  21. Des Ādityas Je suis Vishnu, de toutes les sources de lumière Je suis le Soleil radieux, des Maruts Marīci et des constellations Je suis la Lune.
    Ayant posé comme limite à l'exposé de ses opulences qu'Il ne ferait mention que des prédominantes, Krishna nomme donc le principal dieu solaire, le principal luminaire dont on dit qu'il incarne la vérité, le principal des vents violents incarnant la force, le maître de maison des constellations qui est aussi la source de vie. Les Adityas sont au nombre de douze comme les mois solaires et Vishnu "naît" d'Aditi sous la forme du nain Vāmana qui reconquiert l'univers venu en possession du Daitya Bāli, en obtenant de lui qu'il lui donne ce qu'il peut couvrir de trois pas. Il rend ainsi l'univers à celui qui est son aîné en tant que fils d'Aditi: Indra. Ce genre de considération ne sert qu'à souligner l'indévisibilité des choses car celui qu'on nomme Sūrya (le divin, le sage), Vivasvān (le lumineux), Savitŗi (celui qui stimule, qui fait se lever), Ravi (celui qui crie, qui fait crier ou chanter les oiseaux, le douzième mois, le dimanche), Amshumān (celui qui émet des rayons), est aussi le porte-flambeau des Adityas, le symbole solaire par excellence. Les 49 Maruts sont des vents, des forces indomptées, des tueurs (leur nom est issu de mŗi: mourir) alors que Vāyu est un des Vasus (les très bons et très forts). Les Maruts sont symboles d'action et c'est l'action qui justifie l'existence de ce monde, tandis que le soleil éclaire l'action et la stimule et que Vishnu omniprésent les contrôle. Soma, Chandra ou Śasin est un dieu généreux qui dispense la vie, les fluides, une lumière douce et l'époux des 27 Nakshatrās (constellations et jours lunaires). Il n'est donc pas l'une d'entre elles mais leur pati. De même Marīchi est un sage divin né du cerveau de Brahmā et qui donna naissance au prajāpati Kaśyapa, mais qui ne fait pas parti des Maruts ni ne leur donna naissance puisqu'ils sont issus de Rudra. Leur lien avec eux n'est pas très clair pour moi. Krishna voudrait-il dire que le grand sage Marīchi est l'aïeul des Maruts parce qu'ils portent un nom de même origine? Dans ce shloka le génitif (des) traduit différents types d'appartenance: un des membres, le symbole, le maître, le porte-nom.
  22. Des Vedas Je suis le Sāma, des dieux Je suis le chef Vāsava, des sens Je suis le mental et des êtres vivants Je suis la conscience.
    Là encore le génitif exprime divers types de relations. Le Sāma est le Veda des cantiques, le plus beau auquel s'apparente la Gītā et l'Udgītha. Vāsava est l'un des noms d'Indra, le Vāsu de la sphère céleste, celui qui gouverne les dieux, en particulier les Maruts. Mais Indra est aussi , puis-je le dire ainsi, l'ātman de l'organe cervical (manas), son essence, car le cerveau est le chef des sens (indriyas). La conscience (cetanā) est le "truc" mental disait Vivekananda, ce qui attire l'attention (verbe cit dont cetanā est le moyen d'action) du cerveau et de l'intelligence. Bien que stimulant l'activité mentale, cetanā est si je ne me trompe située dans le cœur puisqu'il s'appelle cetas. Cetanā est donc l'état d'éveil et le souffle de vie, ce que les grecs appelaient psyche et les latins anima et qui pour eux était aussi l'âme (le propre de soi, l'essence de l'existence).
  23. Des Rudras Je suis Śankara, des yakshas et rākshasas Je suis le seigneur des richesses Kuvera, des Vasūs Je suis le Feu purificateur et de toute les montagnes Je suis le mont Meru.
    Śam-kara est le bienveillant, de bon auspice, veillant à la prospérité, un des principaux noms de Śiva, qui comme chacun sait est aux Rudras ce que Surya est aux Adityas. Les yakshas et rakshasas sont des créatures "surnaturelles", descendant du sage divin Pulastya. Ils ont de grands pouvoirs mais ne sont pas purs comme les devas; leur guna est tamasa car ils s'intéressent surtout aux pouvoirs matériels et les rakshasas sont des ogres féroces. Kubera le seigneur des richesses, né de Viśrāvan, est l'un d'entre eux. On peut ne pas être un dieu et néanmoins avoir un immense pouvoir sur les hommes et autres créatures avides, puisque son véhicule est le dos d'un homme. Comment Krishna peut-Il dire qu'Il est un Yaksha? C'est qu'il ne fait pas de distinction entre les créatures. Leur âme est par essence bonne et leur nature n'est jamais entièrement mauvaise. La tradition veut que Kubera fut élevé au rang de demi-dieux et son demi-frère Vibhīshana (dont le nom signifie l'effrayant) se désolidarisa de son frère aîné Rāvana pour rejoindre les rangs de l'armée de Rāma. Le Feu Agni, ou Pāvaka à titre de purificateur, est un Vasū puisqu'il préside à un domaine de l'univers, comme Indra aux cieux et Vāyu aux souffles. Pour un physicien Vāyu est la force et Agni est l'énergie. On dit que l'or est la forme solide du feu, celle qu'on trouve au fond de l'eau, et l'eau coule des montagnes qui ont aussi les sources de toutes les pierres précieuses. Combien elles brillent de tout leur or pur dans les Purānas! Meru est le seigneur de toutes les montagnes puisqu'il est le pistil du lotus terrestre, trônant en son milieu (au nord du Bhārata-varsha) et culminant au moins à 1000 km selon les Purānas. Toutes les émanations de Krishna mentionnées dans ce shloka ont donc comme point commun à mon opinion la richesse et le tamas.
  24. Sache Pārtha, que de tous les prêtres Je suis leur chef Bŗihaspati, de tous les chefs d'armées Skanda et de toutes les masses d'eau l'océan.
    Le puro-dhāsa est le prêtre principal d'un roi et celui du roi des cieux est Bŗihaspati (le noble seigneur ou hautain seigneur). Skanda (la semence de Shiva) est celui qui naquit pour sauver les dieux du Daitya Tāraka; sa naissance et ses exploits sont racontés par exemple dans le Matsya Purāna sections 158-160 et le Shiva Purāna section 4 - Kumārakhanda. Après une gestation compliquée, il grandit très vite et devint le général en chef des armées d'Indra. Ils sont les plus grands, de même que l'océan est la plus grande étendue d'eau.
  25. Parmi les grands ŗishis Je suis Bhŗigu, de toutes les invocations l'Akshara, de tous les sacrifices le murmure de prières et des choses inamovibles l'Himalaya.
    Parmi les 10 grands géniteurs (praja-pati) conçus mentalement par Brahmā au début de sa création, Bhŗigu n'est généralement pas considéré comme l'un des sept maha-ŗishis. Son choix plutôt que celui de "l'excellent" Vasishtha, peut s'expliquer comme suit. De lui est issu le sage Ŗicīka qui prépara deux portions de charu (gateau de riz au lait) pour son épouse et sa belle-mère, l'épouse du roi Gadhi, afin qu'elles donnent naissance à des fils. Mais elles les échangèrent et la première mit au monde Jamadagni, qui engendra Parashurāma, l'incarnation guerrière de Vishnu qui débarrassa la terre de tous les kshatriyas devenus une peste. La deuxième mit au monde le raja-rshi Vishvamitra, qui dut convaincre Vasishtha et Brahmā qu'il était digne d'être brāhmana (voir par exemple Anushāsana Parva section 4). Ainsi Vishnu se manifesta une fois sous la forme d'un descendant de Bhŗigu. Nārada autre fils conçu par Brahmā en même temps que Bhŗigu, est un sage errant qualifié dans le shloka qui suit de deva-ŗishi. La logique dans l'ordre où sont nommées les opulences divines est moins évidente à partir d'ici. 
  26. De tous les arbres Je suis le banian, des sages divins Nārada, des gandharvas Chitraratha et des êtres accomplis le sage Kapila.
    Les gandharvas sont des créatures vivant dans la sphère atmosphèrique (Bhuvar) et construisant des chateaux dans les nuages. Ils chantent divinement bien et Chitraratha est leur roi. On ne soulignera jamais assez l'importance accordée au chant et à la musique parmi les autres arts dans la culture védique. "Je suis le Sāma Veda, la syllabe Om, la récitation à voix basse de prières, le meilleur parmi les bardes divins." Après les 10 praja-patis, Brahma conçut encore mentalement Dharma, le tout-puissant Kāma et quelques autres moins notables dont Kardama. Ce dernier engendra maritalement le sage Kapila, l'auteur de l'analyse logique, considéré comme une incarnation de Vishnu (un rayon de son astre- amşa), notamment dans le Bhāgavata Purāna (II-7-3). Parmi les ficus produisant beaucoup de racines aériennes, deux tiennent une place importante: le banian et la pīpal. Le développement  du banian (ficus bengalensis) en colonie arboricole avec de nombreux troncs est plus spectaculaire. L'un de ses noms sanskrit est aśvattha, car ils se tient fermement sur ses jambes (aśva-stha) et un autre vaţa car ils entoure. C'est incontestablement de cet arbre dont parle Krishna dans la section 15 comme un symbole du monde des activités avec ses ramifications: "avec des racines vers le haut et des branches vers le bas... dont on ne peut percevoir le début et la fin.." Parmi les arbres du Bharata-varsha c'est incontestablement le plus grand. Mais l'auteur du plus célèbre dictionnaire de traduction du sanskrit en anglais, Monier Williams, sans doute sur le témoignage des écrits buddhistes, donne le nom d'aśvattha au pīpal (nom sanskrit pippala, nom génétique ficus religiosa) qui protégea de son ombre notamment Siddharta Gautama Buddha, sans parler de la cour de très nombreux temples hindous contemporains.
  27. Connais-Moi aussi comme Ucchaihshrava parmi les chevaux, issu du nectar d'immortalité, comme Airāvata parmi les éléphants divins, et comme le roi parmi les hommes.
    En fait Airāvata est sorti de la mer de lait après son  barattage par les dieux et les démons, en même temps que le cheval Uchhaihsrava, en prélude à l'apparition de Lakshmi et du dieu de la médecine portant l'élixir d'immortalité (mais l'adjectif udbhavam est au singulier). Airāvata sert parfois de véhicule à Indra et il est un des quatre éléphants supportant la terre.
  28. Des armes Je suis la foudre, des vaches  Je suis Kāmadhuk1C'est la vache d'abondance (Kāmadhenu, Nandinī) qui est nommée Kāma-dhuk et les vaches dhenūna; dhenū signifie lait.. En tant que cause de la procréation Je suis Kandarpa2Celui qui enflamme, autre nom de Kāma, le dieu du désir sexuel. Il préside donc à cet égarement que Krishna a décrit comme un des deux grands ennemis du self mais qui n'en a pas moins son utilité. Tulsidas dit de lui que lorsqu'il lance sa flèche à Shiva, les rivières se jettent lascivement sur l'océan et les pierres elles-mêmes sont prises de folie. et des serpents Je suis Vāsuki.
    Des deux noms servant à désigner la vache, celui utilisé ici est "celle qui donne du lait" (dhenu), car on sait le rôle important du lait dans l'alimentation et les sacrifices. Kāma-dhuk est la vache d'abondance, dispensatrice des plaisirs et la mère de Nandinī la vache chère à Vasishtha et l'objet de la convoitise des Vasus et de Vishvamitra (entre autres d'après l'Adi Parva). Kandarpa est celui qui enflamme, autrement dit Kāma, foudroyé par Shiva et re-né comme Pradyumna, fils de Krishna. Mais Pradyumna (le plus puissant) est aussi un des quatre aspects successifs de Nārāyana lors de la création et Hŗishikesha (le seigneur des sources de plaisir) un de ses autres noms. Vāsuki n'est pas le naja (nāga) servant de lit de détente à Nārāyana mais un "vrai serpent" (sarpa) de la race issue d'une autre épouse de Kashyapa. Il est le roi des serpents, qui occupent une place à part dans la création, car ils possèdent des trésors et donnent la mort rapidement, si bien que les flèches mordent comme des serpents dans les batailles. Mais, si l'on excepte les armes-mantras divines, l'arme royale est la foudre d'Indra. Ce shloka évoque donc deux aspects dangereux de l'opulence divine, dont le plaisir n'est pas le moindre.
  29. Je suis aussi Ananta pour les naja, Varuna pour les créatures aquatiques, Aryaman pour les ancêtres, Yama pour ceux qui imposent des règles.
    Dans l'ensemble il est préférable de ne pas traduire tous les génitifs de cette liste d'opulences  par l'expression de l'appartenance à un genre "parmi les", même si sur le plan grammatical ce mode est plus approprié que l'ablatif. Dans ce cas précis le génitif exprime plutôt l'essence, l'ātman des choses citées. On en a ici un bon exemple puisque:
    -Ananta ou Śesha, alias Balarāma, est l'éternel résidu de la création et le fidèle serviteur de Nārāyana.
    -Varuna, celui qui couvre, n'est pas une créature aquatique mais un des plus anciens noms du Tout Puissant aux temps védiques. Varuna châtie les coupables en les traînant garrottés par le cou avec son nœud coulant jusqu'au domaine de Yama.
    -Aryaman est le nom d'un des Adityas, donc un des aspects solaires du divin. On dit que ses fils sont les Charshanis, nom désignant les hommes et particulièrement les cultivateurs parce qu'ils travaillent. Arya-man est le géniteur de ces mānavas qui sont āryas, dont on attribue aussi la pérennité à son frère Surya (shloka 1 de la section 4). Lorsqu'ils meurent ils deviennent des ancêtres (pitŗis) auxquels les Vedas prescrivent de rendre un culte.
    -Yama est ce fils de Surya qui joue le rôle de loka-pala dans l'antichambre où restent ceux qui attendent leur transfert dans un nouveau corps. Il occupe le rôle peu enviable de contrôleur ou agent de rétorsion (sam-yama).
    S'il y a lieu de chercher un point commun entre ces manifestations de l'opulence divine c'est la loi.
  30. Des Daitya Je suis aussi Prahlāda, des lois Je suis le Temps, des animaux le lion, et des oiseaux Garuda.
    Prahlāda est le fils du démon Hiranyakashipu. Précédemment sous les noms de Jaya et Vijaya, Hiranyakashipu et son frère Hiranyaksha étaient gardes à l'entrée de la résidence de Vishnu, et ils furent condamnés à renaître 3 fois dans la famille de Diti  pour avoir fermé la porte aux Vishvedevas venus visiter Vishnu. Sauf erreur de ma part, Rāvana est une autre incarnation de l'un des frères. Le jeune Prahlāda ne cessait de faire l'éloge de Vishnu, ce qui ne pouvait manquer de mettre son père en fureur, jusqu'au jour où pour le protéger Vishnu dut s'incarner en Narasimha l'homme-lion pour déchirer Hiranyakashipu de ses griffes. En effet Brahmā, qui distribue ses grâces avec équité (samatva) avait fait à Hiranyakashipu celle de ne pouvoir être tué par aucune créature créée par Brahmā, ni sur le sol, ni en l'air, ni dans l'eau. Qu'à cela ne tienne, il le sera entre ciel et terre par un être extra-ordinaire décida Vishnu (voir Bhāgavata Purāna section VII chapitres 3 à 10). Le Temps n'est pas un deva, même si les secondes, les heures et autres des ses divisions sont des déesses au svar-loka. Krishna prononce suffisamment de fois les mots "Je suis le début, le milieu et la fin" pour qu'il soit clair que Kāla débute avec le début de la manifestation (prabhava) et s'arrête avec la dissolution (pralaya). Le temps d'un homme s'arrête le jour de sa mort et celle-ci n'est pas plus une calamité que sa naissance (même si Mŗityu est un Daitya): toutes deux régulent (yam) la vie. Garuda, alias Vainata fils de Kāśyapa par Vinatā, est l'aigle ennemi juré des serpents et véhicule de Vishnu. C'est le "kshatriya ailé", belliqueux et vaniteux à ses heures, comme son alter-ego le lion (simha alias mriga-indra) chez les animaux sauvages à quatre pattes considérés comme des gibiers potentiels (mriga).
  31. De tout ce qui purifie je suis le vent, de tous ceux qui portent une arme Je suis Rāma, des gros poissons le makara et des rivières le Gange.
    Il a déjà été mentionné qu'un des noms de Vāyu est le purificateur (pavana), pré-science de son rôle dans le sang des organismes vivants ou parce qu'il est l'action par excellence et à ce titre le symbole du rôle qu'elle joue dans la purification de l'âme (shloka 5-11). Faisdant pendant à Vāyu si l'on peut dire, Ganga (alias Jāhnavi) est la fille d'Himalaya au cours rapide et à l'eau purificatrice. Toute source sacrée est une résurgence de Gangā, prendre un bain dans son eau ou naître à Bénarès est un visa pour le svar-loka et pas moins de 100 millions de personnes prennent un bain dans ses eaux lors de la kumb-mela. On y trouve quelques crocodiles (du type garval) mais son véhicule est cet animal fabuleux appelé makara avec une tête de dragon tibétain et un corps intermédiaire entre ceux d'un poisson et d'un crocodile. De Rāma dont la pensée réjouit (ram) le cœur des croyants et qui agit toujours conformément à la vérité, le pilier du dharma (Ayodhyākānda 109-13 par exemple), Krishna choisit de présenter l'image du châtieur des malfaisants. C'est le rôle qu'il entend jouer à Kurukshetra et celui aussi de Narasimha. S'il  y a lieu de chercher une association d'idées entre ces quatre manifestations, je n'en vois pas d'autre que le fait que Rāma a traversé l'océan infesté de makaras avec Hanuman le fils du vent pour châtier Rāvana; elle ne prête guère à être approfondie.
  32. O Arjuna, de tout ce qui est créé Je suis le début, le milieu et la fin. Des sciences Je suis la métaphysique et de toutes les argumentations Je suis la conclusion.
    Quelle autre conclusion en effet pourrait-on trouver à une argumentation dont le sujet par excellence est la nature de Dieu et de ses activités? Il n'y a pas de mot signifiant exactement science ou métaphysique en sanskrit mais quelles meilleure définitions en donner que "connaissance approfondie" (vidyā) et "connaissance de l'essence de l'existence" (adhy-ātma-vidyā)? Ce qu'est l'adhy-ātma a été défini dans le shloka 8-3. L'Inde est le berceau des religions et  un refuge pour les adeptes de celles nées ailleurs qui ont fait l'objet de persécutions (Juifs, Chrétiens, Parsis). Ce n'est pas pour autant que ses habitants n'ont pas l'habitude de remettre en question les dogmes établis. "Par qui tout cela?" dit le Kena Upanishad. "Je n'en sait trop rien mais cela ne m'est pas tout à fait étranger." "Le sait-il lui-même?" dit un autre texte (je crois que c'est le Chandogya Upānishad). Krishna n'alimente-t-il pas la polémique en disant: "Les ignorants qui cherchent avant tout le profit se gagarisent des paroles fleuries des Vedas" (shlka 2-42), "Quand tu auras traversé le marécage de l'illusion tu pourras rester indifférent à ce qu'on a dit et ce qui est encore à entendre" (shloka 2-52), "Quand ta compréhension ne sera plus égarée par les śrutis des Vedas" (sloka 2-53)? Il n'y a pas de dogme inébranlable. Au nom de la vérité, si l'on a un doute il faut l'exprimer. Rien n'est pire que l'hypocrisie. Qu'est ce que le Brahman demande le Brihadaryanaka? Pour répondre: "na iti . na iti. satyasya satyam iti." Ni ceci ni cela, mais l'essence de la vérité.  (2.3.6). "N'accepte que les idées que tu auras testé par toi-même" dira Siddarta Gautama Buddha. Le Rāmayana et le Mahābhārata mettent en scène des personnages matérialistes qui prèchent de cultiver le plaisir et ses intérêts personnels. Mahāvira, le prophète Jain, préchait la non-violence mais croyait que l'âme était un atome. Krishna ne condamne ni les ignorants ni les croyances erronées (yo yo yam yam tanum bhakta -shloka 7-21); il s'indigne seulement des envieux qui essaient de tourner la religion en dérision (shlokas 16-18 et 16-19).
  33. Dans l'alphabet Je suis la lettre A et dans les mots composés le mot dualité, et certainement Je suis aussi le temps inépuisable,  Brahmā le créateur faisant face aux quatre directions.
    L'alphabet sanskrit commence aussi par la voyelle a, considéré comme le son le plus simple qu'on puisse émettre, au point que lorsqu'il est combiné à une consonne on n'écrit que la consonne qui le modifie. Le sanskrit utilise principalement une centaine de racines verbales et une vingtaine de préfixes à partir desquels sont composés des milliers de mots aux nuances subtiles. Le mot dvan-dva est une répétition du nombre deux (la répétition est un outil rhétorique du sanskrit) qui résume tous les dilemnes: chaud et froid, bonheur et malheur, possesseur et possédé, soi et les autres, agir ou renoncer... Le monde de l'action (des mortels) est un dilemne permanent, une série de choix plus ou moins catastrophiques, dans lequel l'art est le yoga (yoga karmasu kaushalam -shloka 2-50), i.e. l'union dans l'indévisible excluant tout choix. Celui qui ne cherche pas à posséder mais abandonne tout au Brahman, a écrit Rabindranath Tagore, celui-là possède tout.
    Brahmā, dit-on, lorsqu'il eut créé la femme Śatarūpā, pour que ses créatures puissent continuer son œuvre en procréant, en tomba amoureux (preuve qu'il avait bien travaillé). Ses fils lui en firent le reproche et il "abandonna son corps". Les quatre points cardinaux le recueillirent et de ce jour de nombreuses choses allèrent par quatre: les quatre jambes de dharma, les quatre ashramas, les quatre varnas,  les quatre Vedas qu'il prononça par ses quatre bouches... On peut aussi envisager qu'il regarde dans les quatre directions parce qu'il est confus de d'avoir regardé avec trop d'insistance dans celle de sa fille.
  34. Je suis la mort qui emporte tout et l'origine de tout ce qui est à venir. De tout ce qui est féminin, Je suis la gloire, la prospérité, la parole, la réminiscence, la sagesse, la résolution et l'indulgence.
    Śrī est celle qui attire (śri), qui fixe l'attention par sa beauté, son lustre, ses marques de bon auspice, la fortune, la prospérité, le nom de Lakshmi. Medhā est la capacité mentale d'avoir des idées (dhī), la sagesse, et comme tout pouvoir (śākti) dans le panthéon hindou c'est une femme: l'épouse de Dharma.  Śākti la dépositrice du pouvoir divin (le ministre de la maison comme on dit en Hindi, celle qui en tient les clés) a trois visages selon le Mārkandeya Purāna: Śrī, Pārvatī et Sarasvatī. L'énergie est de 3 natures comme les gunas et les mondes. Mais Krishna ne semble pas souscrire à cette idée féniministe originaire de l'Inde du sud, puisqu'Il ne prononce pas son nom. Vāk la parole est Sarasvatī, celle qui inspire Brahmā lorsqu'il prononce les Vedas, Vālmīki et Vyāsa lorsqu'ils composent leurs poèmes. Elle est le son dans l'éther, Gāyatrī, la lettre A, la syllabe Om et la musique du Sāma Veda.
  35. Des hymnes védiques Je suis le Bŗihat-Sāma, des chants en vers Je suis la Gāyatrī. Des mois de l'année Je suis Mārgashīrsha et des saisons celle qui apporte la floraison.
    Il n'est guère utile d'épiloguer sur la poésie sanskrite en tant que telle car entendre ou réciter un vers gāyatrī, un shloka ou un bŗihatī correctement requiert une certaine éducation de l'oreille et des cordes vocales que les Français n'ont pas. Le bŗihatī est un vers de 4x9 aksharas (syllabes) et 4 padas (pieds), le shloka est un vers de 4x8 syllabes et le gāyatrī n'en contient que 3x8. Il existe un mantra d'une grande beauté composé dans le rythme  bŗihatī  et du nom de Bŗihat-Sāma, tandis que la prière matinale portant le nom de Gāyatrī est composée dans le rythme gāyatrī comme il se doit. La première invocation "Om Bhūr Bhuva: Sva:" n'est pas inclue dans le mêtre. La suite de la Gāyatrī exprime l'espoir que la lumière solaire éclaire les pensées du croyant et les portent vers le divin. Mārgāśirsha est le 9ème mois de l'année lunaire plaçé sous l'auspice de la constellation Mārga-śira (Orion le chasseur et mriga-śira est la tête d'un daim), débutant à la pleine lune qui suit Dīpavali en novembre jusqu'à celle proche de Noël. Pourquoi ce choix? Celui qui précède est plus brillant puisqu'il inclut les deux fêtes de Vijayā Dashamī (ou Dussehra) et Dīpavali. Mais Mārgaśirsha est aussi appelé Agrahāyana (nouvel an). C'est le mois du solstice, où les moissons sont finies et la terre repose, le mois au cours duquel Krishna prononce la Gītā à Arjuna sur le champ de bataille de Kurukshetra. Je suis le printemps dit Krishna, or on sait que le printemps est complice de Kāma dans ses entreprises de séduction. L'expédition des deux compères pour tenter Shiva est une des plus belles pages du Śrī-Rāma-Carita-Mānasa de Tulsidas (Bālākanda 83-86). Tout en vilipendant Kāma comme la source de tous les maux, Krishna est Pradyumna et joue Holi avec les gopīs. Holi est le festival de pleine lune de printemps, le jour où Krishna perd la tête.
  36. De toutes les fraudes Je suis le jeu, de tout ce qui brille3Tejas: ce qui est brillant, lumineux, ardent, glorieux. Je suis la splendeur. Je suis la victoire, la détermination, l'essence de tout ce qui est pur et vrai.
    Celui qui est le temps et la mort est évidemment l'auteur de la plus grande supercherie: le jeu de la vie. Mais on doit lui rendre grâce que ce ne soit qu'une tromperie. Le verbe div implique à priori l'idée de jouer en pariant comme dans le jeu de dés, mais le mot évoque diva (les cieux) et deva (le dieu) tandis que le substantif dyūta pour le jeu évoque Dyu (le premier dieu védique du ciel devenu un membre des Vasus) et le verbe dyut (être lumineux). L'association d'idée pour Krishna est évidente puisqu'il enchaîne sur tejas (l'éclat, la brillance, l'incandescence, la splendeur). Pour illustrer cet aspect ludique dans son opulence ne fait-Il pas contraster dans un même shloka les mots chala (fraude) et sattvam (l'essence de l'existence, de la pureté, de la spiritualité et du bien). Les Purānas et le Mahābhārata soulignent à l'occasion le comportement ludique de Krishna, contrastant avec le sérieux de Rāma. Il aime les fleurs, les bijoux, faire honneur aux dames et prendre ses ennemis à leur propre piège. Il accomplit des exploits tel que soulever la colline de Govardhan, semble-t-il uniquement pour le plaisir des villageois et pour donner une leçon d'humilité à Indra. Parallèlement, il s'inquiète peu de passer pour insensible aux malheurs des siens (tel que dans le Mausala Parva) ou d'être accusé de favoritisme vis-à-vis des Pandavas, ou des devas dans leurs combats avec les démons (l'histoire de l'élixir). C'est un thème classique dans toutes les religions, en réponse aux plaideurs: "les voies du Seigneur sont impénétrables".
  37. Parmi les descendants de Vŗishni Je suis Vāsudeva et des Pāndavas Je suis Dhananjaya. Des sages philosophes Je suis Vyāsa et de ceux qui sont inspirés Ushanā.
    La distinction entre rishi, muni, kavi a déjà été expliquée. Vyāsa en tant que quintessence de l'écrivain et comliateur des Vedas est un muni. Ushanā, alias Shukra fils de Bhrigu, prêtre des Daityas, est réputé comme un brillant politicien dans les sphères supérieures et peut être qualifié de manishi ou kavi.
  38. Des moyens de contrôle corporels Je suis le bâton, de ceux qui veulent gagner Je suis la moralité, des secrets Je suis le silence et des lettrés  Je suis la connaissance.
    Mauna, qui est une des qualités du muni, est la retenue dans la divulgation de ce qu'on sait, i.e. une nature taciturne. Plus tard dans la section 17 (17-16) elle figurera parmi les marques d'austérité de l'esprit. Contrôler sa langue est le meilleur moyen d'éviter de nuire sans mentir lorsque l'information n'est pas explicitement sollicitée. Pour celui qui se lance dans une entreprise le moyen de contrôle est la référence à la morale. Enfin pour celui qui n'a pas tenu sa langue ni sa tendance à nuire pour satisfaire ses ambitions, il reste le bâton.
  39. Enfin, Arjuna, Je suis la graine de toutes les créatures. Il n'est rien qui soit parmi les créations mobiles et immobiles qui existe sans Moi.
  40. O tourment des ennemis, il n'existe pas de limite à Mes opulences divines et ce que J'en ai dit était une illustration de leur extension.
  41. L'existence de tout ce qui est une manifestation d'opulence, de fortune ou de puissance, tiens pour acquis que cela est un rayon issu de ma splendeur.
    Le mot existence est sans doute un peu fade pour traduire sattva, qui est à la fois la vraie nature, la raison d'être, l'essence des choses.
  42. Mais que t'apporte la connaissance de tout cela dans le détail, Arjuna? En l'imprégnant d'une parcelle de Moi-même Je maintiens cet univers entier.






1. C'est la vache d'abondance (Kāmadhenu, Nandinī) qui est nommée Kāma-dhuk et les vaches dhenūna; dhenū signifie lait.
2. Celui qui enflamme, autre nom de Kāma, le dieu du désir sexuel. Il préside donc à cet égarement que Krishna a décrit comme un des deux grands ennemis du self mais qui n'en a pas moins son utilité. Tulsidas dit de lui que lorsqu'il lance sa flèche à Shiva, les rivières se jettent lascivement sur l'océan et les pierres elles-mêmes sont prises de folie.
3. Tejas: ce qui est brillant, lumineux, ardent, glorieux.