adveshtā sarva bhūtānām
maitrah karuna eva ca
nirmamo nirahankārah
sama-duhkha-sukhah kshami
Ignorant l'envie envers tout ce qui vit, amical et bienveillant aussi, dénué du désir de posséder et d'ego, restant le même dans la peine et le plaisir, indulgent.

Chapitre 12
  1. Arjuna dit:
    1. De ces dévots constamment engagés dans le yoga qui Te vénèrent et de ceux qui vénèrent l'inaltérable non manifeste, lesquels ont la meilleur connaissance du yoga?
    Etre yoga-vit, Veda-vit ou Gītā-vit ne se résume pas à une parfaite connaissance livresque, mais implique la compréhension et la mise en pratique. Aussi on trouve souvent la question d'Arjuna formulée ainsi: lesquels sont les plus avancés dans le yoga? D'autant plus que le yoga est souvent perçu comme une discipline avec de nombreuses branches techniques. Mais ici le yoga est purement l'engagement dans l'univers spirituel et la question d'Arjuna équivaut à demander: qu'est-ce qui demande le plus grand avancement dans la prise de conscience spirituelle: la vénération de la Personne du Brahman ou l'immersion dans le Brahman impersonnel.
  2. Shrī Bhagavān dit:
    Ceux qui, s'installant par la pensée en Moi, toujours engagés dans le yoga, me vénèrent, investis d'une foi qui les élève vers le suprême, je les considère comme plus avancés dans le yoga. 
    Le verbe viś et à plus forte raison ā-viś (le préfixe confirmant l'action) n'est pas la simple action d'entrer en un lieu, mais celle de s'y installer. De lui dérive l'adjectif viś-va (ce qui imprègne. Employé ici à propos du mental (manas), dans le shloka 7 à propos de la conscience (cetas), et encore dans le shloka 8 en parlant de l'intelligence, la plupart des traducteurs) se contentent de le rendre par un tiède: esprit fixé sur Moi.  Je pense qu'il faut le ressentir plutôt comme une installation à bord d'un navire, ce même navire qui dans le shloka 6 emporte le dévot hors de l'océan de la vie matérielle. D'autant plus que l'adjectif parayā qualifiant ici la foi (śraddha) n'est pas équivalent à para (ce qui est supérieur, transcendental) mais une forme causative du verbe pŗi, ie. ce qui éléve, ce qui sauve. 
  3. Mais ceux qui vénèrent l'Inaltérable, l'Indéfinissable, non manifeste, imprégnant tout, inconcevable, inébranlable, immuable et constant,
  4. Et qui contrôlent parfaitement l'ensemble de leurs sens, envisagent tout ce qui les entoure pareillement, et se réjouissent (en œuvrant) au bien-être de toutes les créatures, ceux-ci M'atteignent aussi.
    Les adjectifs qualifiant le Brahman par des négations de ce qu'il n'est pas (na iti na iti satyasya satyam iti- Bŗihadāranyaka 2-3-6) ont des sens souvent voisins. "Akśara" est le plus connu car c'est aussi le nom de la syllabe Aum invoquant le Brahman. "Anirdeśya" a ceci d'intéressant que sa racine diś (pour montrer, présenter) donne aussi deśa (le pays): c'est quelque chose qu'on ne peut situer comme un apatride. "Kūta-stha" évoque une montagne qui surplombe et qu'on ne peut ébranler et est traduit ici par inébranlable, bien que "acala" qui le suit signifie aussi ce qui ne peut bouger et "dhruva" ce qui est fixe (comme la détermination).
  5. La difficulté est bien supérieure pour ceux dont l'esprit est attaché au non manifeste, car l'accès au non manifeste est pénible pour ceux qui sont dotés d'un corps.
    Le mot kleśa exprime quelque chose de plus pénible qu'une difficulté, tel qu'un tourment. Mais s'il est qualifié de supérieur à celui des dévots de la Personne divine, faut-il en conclure que ceux-ci ont aussi à souffrir? En accordant moins d'importance à la syntaxe, l'esprit du texte est peut-être mieux rendu par: Ceux dont l'esprit est plus ouvert au Brahman non manifeste s'infligent un tourment supplémentaire car la destination qu'ils envisagent est bien plus difficile à concevoir pour une personne dotée d'une enveloppe matérielle. Mais il n'est pas question seulement de la destination. La vénération d'un Brahman impersonnel qui y mène (gati est à la fois le chemin et la porte d'accès) est elle-même plus difficile à "concrétiser". Tout est là. Ce dont nous sommes conscient nous l'exprimons par des mots et faisons suivre les pensées de gestes. "Nama par devant et par derrière, de tous côtés puisque Tu es partout" dit Arjuna. Mais que dire lorsque l'objet de vénération n'est plus un autre (pŗitak -shloka 9-15), qu'il est le même que celui qui vénère (eka) et en fin de compte pas même un objet?  
  6. Mais pour ceux qui Me dédient tous leurs actes, qui se placent sous mon autorité et qui, engagés dans un yoga sans partage, méditent à mon sujet et me vénèrent,
  7. Pour eux dont la conscience est investie en Moi, Je deviens sans délai celui qui les emporte hors de  l'océan des morts et des renaissances, O Pārtha.
    Jusqu'à présent j'ai toujours traduit le mot samsāra par renaissance, aussi est-il peut-être intéressant de donner une fois son sens littéral: l'errance avec (quoi?). L'âme emporte avec elle son bagage d'expériences et surtout d'impressions qui construisent sa conception d'elle-même. Elles peuvent être précises et constituer un carcan tel que l'âme n'aura jamais conscience d'elle-même. Elles peuvent aussi lui paraître comme une forêt où elle se perd ou comme un océan où elle se noie. Auquel cas la conscience de Krishna est pour elle le canot de sauvetage.
  8. Fixe donc  ton esprit sur Moi, investis ton intelligence à mon sujet, et à partir de là ensuite tu résideras en Moi, cela ne fait aucun doute.
  9. Si tu ne parviens pas à fixer complètement et fermement tes pensées sur Moi, désire  m'atteindre par la pratique du yoga, O Dhananjaya.
  10. Si tu n'es pas suffisamment motivé pour t'impliquer sans faillir dans cette discipline, consacre-toi à des activités à mon bénéfice et ce faisant  tu atteindras la perfection.
  11. Et si bien même tu es incapable d'agir ainsi, alors agis à l'abri du yoga et en faisant l'effort de te contrôler toi-même, en M'abandonnant les fruits de toutes tes actions.
  12. La connaissance est meilleure quela discipline, la méditation est encore préférable à la connaissance et l'abandon des fruits des actions à la méditation. De cette renonciation résulte la paix continuelle.
    Les activités au bénéfice de Krishna dont il est question dans le shloka 10 sont des activités rituelles, des sacrifices, des austérités telles que le jeûne périodique, la bienfaisance... Quant à la perfection ou l'accomplissement (siddhi) c'est, sinon la libération, du moins une étape franchie vers elle. Le mot traduit par discipline dans le shloka 12 est en fait la pratique (abhyāsa) du yoga en essayant d'atteindre la concentration et la capacité de méditer. On retrouve la même progression que dans l'exposé des sacrifices, de la connaissance à la méditation et de la méditation à l'offrande des actions. De même aussi, il n'y a pas un chemin d'excellence et des alternatives à plus longue échéance pour ceux qui sont moins doués. La voie à suivre est simplement fonction de sa nature (sva-bhava). Parfois la méditation n'est pas chose aisée, parce qu'on souffre de la faim, de douleurs dues à l'âge ou en raison de soucis familiaux, ou simplement par caractère. Mais le détachement des fruits de l'action est toujours possible.
  13. Dépourvu d'hostilité envers toutes les créatures amical et même compatissant, dénué de possessivité et d'ego, imperturbable dans la peine et le plaisir, indulgent,
  14. Satisfait, toujours engagé dans le yoga, se contrôlant lui-même avec une détermination inflexible, l'esprit et l'intelligence focalisés sur Moi, tel est le dévot qui M'est cher.
    Bien que la compassion soit en principe considérée comme une faiblesse, qui n'apporte à celui qui en fait l'objet qu'un soulagement passager et à son auteur une entorse à l'indifférence (samatva), elle fait partie des marques de bienveillance. Mais n'est-il pas étonnant que ceux qui la considèrent comme une vertu soient également capables d'éprouver ce désordre mental qu'on appelle la haine? Réussir à se débarrasser de toute hostilité envers ceux qui nous ont fait du tort, quand on n'a plus à s'en protéger, est une plus grand performance. Sītā après être restée un an en but aux vexations des ogresses de Lanka, dit à Hanuman qui lui propose de la venger: "Une âme noble (ārya) devrait montrer de la compassion (karuna) envers les pécheurs autant qu'envers les gens biens, car qui n'a jamais été coupable d'offense envers autrui?" (Yuddhakānda 113-45). Cette liste de qualités du dévot idéal établie ici par Krishna est le programme de toute une vie. Qui ne commet une infraction à au moins l'un des alinéas sinon tous chaque jour? La satisfaction (tushti), la patience (kshamā) et l'indifférence (samatva) envers ce qui échoit à chacun sont des vertus voisines. Mais kshamā s'applique aussi bien envers l'entourage qu'envers les aléas du sort. Dans notre société on parle souvent de la liberté de chacun et on en fixe les limites à un certain degré d'inconvénience pour les autres. Cette philosophie se généralise et devient un principe aussi en Inde. Celle prévalant dans le passé, qui enseignait que chacun fait partie de la société et doit s'accommoder de l'intérêt général, n'était-elle pas préférable? Cela se discute car elle a donné lieu à de nombreux abus: il est impératif que chacun se sente moralement obligé d'accomplir son devoir pour que cela fonctionne et .. avec le temps le dharma dépérit (section 4 shloka 7). Il n'en reste pas moins que toutes les règles qu'on pourra établir pour fixer les bornes de la liberté (ou license) ne remplaceront jamais l'indulgence. Sans elle il n'y a pas de vie en société possible. Ce que décrit le shloka qui suit est précisément cette sociabilité. Elle doit être considérée comme une vertu védique par excellence: agir en brahma-bhuta au bénéfice de l'harmonie collective n'est pas autre chose.   
  15. Celui qui n'afflige pas les autres et n'est pas affligé par eux non plus, qui ne manifeste ni sa jouissance des plaisirs ni son endurance des souffrances, ni la peur, ni l'anxiété, M'est aussi cher.
  16. Ce dévot sans attente, pur, capable, libéré des attachements et bouleversements affectifs, qui a abandonné toute entreprise, M'est cher.
    Ce shloka passe en revue toutes les formes d'indifférences, autres que l'imperturbabilité face aux contraires déjà citée (samatva). Apekśa (regarder au loin) est la prudence, la prévoyance et le dévot doit en être dépourvu, i.e. indifférent au futur, sans attente. Il doit avoir écarté tout bouleversement affectif actuel ou en puissance: ce que tu as tu le perdras, donc ne t'attache pas. Le sanskrit a un mot assez suggestif pour l'attachement affectif: āsina (s'asseoir, s'installer dans). Il n'est pas question d'être indifférent au sort des autres et surtout de ses proches, mais simplement (ou plus exactement au contraire) de ne pas devenir dépendant du comfort de leur compagnie. Lorsque nous les perdons, c'est sur notre sort que nous pleurons.  Comble d'irresponsabilité diront certains, le dévot cher à Krishna doit aussi ne pas avoir de projet personnel. N'est-il pas irrecevable comme citoyen du 21ème siècle dont on attend semble-t-il qu'il ait un projet d'avenir, des aspirations personnelles, un besoin de "se réaliser", et un sens communautaire?
  17. Celui qui n'éprouve ni jouissance ni aversion, ni désir ni chagrin, qui renonce aussi bien à ce qui se présente comme une bonne fortune ou une infortune, qui est doté de dévotion, celui-ci M'est cher.
    Ici ce sont les différents stades du plaisir et du déplaisir qui sont passés en revue: dans l'ordre inverse du shloka ce qui se présente comme prometteur ou "de bon auspice" (śubha), ce qu'on attend ou espère (kānkśā), ce dont on jouit (hŗishi). Eprouver le plaisir est une chose naturelle et le refuser serait une faute. Mais exulter et lui accorder de l'importance c'est se préparer un avenir sombre, et se déclasser comme dévot.
  18. Celui qui ne fait pas de distinction entre ses amis et ses ennemis, entre l'honneur et le déshonneur, entre le chaud et le froid, entre les évènements plaisants et déplaisants, qui est imperturbable  et libéré de l'association,
  19. Indifférent aux éloges et aux blames, taciturne et satisfait de tout ce qui lui échoit, sans demeure, avec une détermination ferme, cet homme doté de dévotion M'est cher.
    Sangam est l'association aux fruits de l'action ou aux évènements, i.e. se les attribuer et lier son sort à leur déroulement, comme deux rivières à un confluent (sangam). Il est inévitable que certaines personnes jugent mal ce qu'on fait car les échelles de valeurs dépendent de la nature (gunas) de chacun et les intérêts divergent ou sont conflictuels. Un ami traité sans égard particulier, une personne qui se considère importante et à laquelle on ne prête pas assez d'attention car on a d'autres centres d'intérêt, un amateur de bavardages qui considère la retenue (un caractère taciturne) comme un signe d'asociabilité, on ne peut manquer de déplaire et s'attirer des critiques. D'ailleurs ce sont bien souvent les petits défauts qui attirent l'amitié, sans doute parce qu'il est rassurant de s'entourer de gens imparfaits. Le sādhu qui n'a d'autre sujet de conversation que la Gītā ou la gloire de Rāma est accueilli avec un sourire bienveillant mais il sait et n'en a cure qu'on le considère comme simplet et un peu ennuyeux. 
  20. Mais ceux pour qui s'investissent complètement dans la religion dont on dit qu'elle est un nectar, avec foi en Moi comme le Suprême, ces dévots Me sont extrêmement chers.
    Nul doute que la tiédeur, la pondération  ne sont pas de mise en dévotion: le sādhu est "en odeur de sainteté". L'éxubérance dans son expression est de très bon ton en Inde, aussi bien chez les Musulmans que chez les Hindous. Le sufi n'a de cesse que de chanter et danser et le bhakta lave son idole et lui prépare à manger. Ceux qui ont une aversion prononcée pour la religion y trouvent sans doute sujet à rire mais dans l'ensemble les gens observent cette éxubérance avec respect et un petit frisson d'envie.