ahankāram balam darpam
kāmam krodham ca samshritāh
mām ātma-para-dehashu
pradvishanto 'bhyasūyakāh
Obsédés par l'ego, le pouvoir, la vanité, les désirs et la colère, ils sont indignés et hostiles à Ma présence dans leur propre corps et celui des autres.

Chapitre 16
  1. Shrī Bhagavān dit:
    L'absence de peur, la purification de son existence, la recherche exclusive de la connaissance spirituelle, la générosité, la maîtrise des sens, le sacrifice, la récitation des Vedas, l'austérité, la rectitude;
  2. La non-violence, la sincérité, l'absence de colère, le renoncement, la tranquillité, l'absence de malignité, la sympathie pour toutes les créatures, l'absence de cupidité, la gentillesse, la modestie, la constance;
  3. La vigueur, l'indulgence, la détermination, la propreté, l'absence de volonté de nuire et l'absence de vanité - ce sont, O Bhārata, les qualités acquises par celui qui est né avec une nature divine.
    L'expression consacrée concernant la purification de la personne spirituelle envers l'emprise qu'exerce sur elle la matérialité (sous la forme de souvenirs, de préférences, d'une gangue de karma, de parfums ou de pollen) est ātma-samśuddhi. Ici Krishna lui préfère l'expression sattva- samśuddhi (traduite par purification de l'existence) qui est plus explicite de la voie à suivre: c'est en épurant son comportement mondain, en privilégiant sa composante sattva qu'on obtient un ātman purifié des gunas. Concernant cet aspect du contrôle de soi qu'on appelle dama voir le commentaire du shloka 10-4 et concernant la différence entre la rectitude (ārjavam) et la sincérité (ici satyam, ailleurs adambhitvam) voir celui des shlokas 8 à 12 de la section 13. Le sacrifice au singulier ne peut être qu'un raccourci pour la propension au sacrifice, autrement dit la dévotion. Quelle différence convient-il de faire entre l'absence de malignité (apaiśuna) et la gentillesse (mārdava)? C'est simple: l'ogre (piśaca) qui mord volontiers et la mauvaise langue sont des personnes malignes (piśuna), tandis que la personne douce, un peu faible, qu'on qualifie volontiers de bonne poire et qu'on presse (mŗid) comme un citron est mārdava. La nuance entre la convoitise, l'avidité et la cupidité est minime: en sanskrit le verbe lubh exprime le désordre mental associé à cette passion et le verbe lup la spoliation d'autrui pour la satisfaire; c'est l'absence de cette forme de violence (aloluptva) qui est mentionnée dans le shloka 2. Teja est la brillance, l'ardeur d'un feu ou d'un ascète qui a accumulé du mérite par son austérité et aussi la virilité; l'ardeur suggérant la passion en français, le mot vigueur m'a semblé préférable pour qualifier l'acuité de l'énergie dépensée dans une activité vertueuse. La volonté de nuire ou hostilité (droha) n'implique pas nécessairement de la haine, qui est sans doute la pire perversion de l'esprit puisque c'est une dégradation de l'amour dans son contraire. L'hostilité perpétuelle des asuras envers les devas, sujet de récits épiques dans les Purānas, est le fruit de leur agressivité, de leur cupidité et surtout de leur égocentrisme. L'excès d'estime pour soi (ati-mānitā) peut être considéré au choix comme de la vanité, de la suffisance ou du mépris pour autrui, selon qu'on s'intéresse à l'aberration mentale ou à la forme d'agression qu'elle provoque. Son contraire (ici na-ati-mānita ou dans le shloka 13-8 amānitva) diffère cependant de la modestie (hrī), avec la même nuance que apaiśuna par rapport à mārdava dans cette liste. Hrī, une des perfections de Lakshmī, qui a pourtant lieu d'être fière car elle les cumule toutes, est cette touche de faiblesse, considérée comme typiquement féminine, qui la rend encore plus précieuse: la personne modeste est aussi timide, honteuse de sa qualité. Cette énumération du pactole de qualités (sampad) manifestées par une bonne personne (au point qu'on ne peut s'empêcher de la trouver divine) ne suit pas d'ordre particulier. Les asuras ne sont pas aux antipodes des devas, quoi que leur nom le suggère, car ils ne manquent ni d'énergie ni de vigueur, ni de persévérance dans l'effort, ni de courage. Seulement ils utilisent leurs pouvoirs à leur propre bénéfice (artha) et pour satisfaire leurs désirs (kāma), au lieu de s'intéresser à leur devoir (dharma) et à la connaissance de la vérité. C'est parce qu'ils veulent à tout prix arriver à leur fin (pŗi) comme le soleil (peru) et exceller comme le roi Pŗithu qu'ils font une différence (pŗithak - mais pour être tout à fait honnête la racine de ce mot, le verbe pŗith, n'a peut-être aucun rapport avec pŗi) entre eux-même et autrui et se montrent rudes (parusha - dans le shloka qui suit).
  4. Fausseté, arrogance, suffisance, colère, rudesse, et certainement ignorance - voilà, O Pārtha, le lot de celui qui est né avec une nature démoniaque
  5. On considère que des atouts divins prédisposent à la libération et des atouts démoniaques à la servitude. Ne t'inquiète pas, O fils de Pāndu, tu es né avec des atouts divins.
  6. Il existe deux lignées de créatures en ce monde, avec une nature divine ou démoniaque. La première a été abondamment décrite. Ecoute-Moi maintenant, O Pārtha, à propos de la seconde.
    Sarga est une émission, une création et par extension un flot, une lignée. Bien qu'il existe des exceptions notables tels que Prahlāda fils d'Hiranyakashipu (voir shloka 10-30), on renaît dans une matrice correspondant à ses prédilections pour reprendre les mots de Krishna et nul au pays des castes ne saurait nier croire en l'hérédité. Donc deux lignées de créatures me semble traduire assez fidèlement "dvau bhūta-sargau", surtout après avoir félicité Arjuna pour son bagage de qualités (presque écœurant et antipathique pour un héros des temps modernes) qui sont révélatrices de son ascendance divine. Si cela peut contribuer à sa popularité dans un monde où la perfection n'est plus de mise, il partage avec son père Indra une haute opinion de lui-même (dixit Yudhishthira).
  7. Les individus de nature démoniaque ne savent pas s'abstenir d'agir ni ce qu'il convient d'entreprendre. Il n'y a ni propreté, ni bonne conduite ni vérité en eux.
    Il est facile de faire des faux-sens sinon des contre-sens dans la traduction des textes sanskrits et leurs auteurs se délectaient des doubles sens qu'on pouvait leur donner. On connait le cas du verbe kŗi qui veut simplement dire faire mais qu'il faut traduire par "bien faire" dans certains cas (opposé à vi- kŗi et a- kŗi dans le shloka 4-16) ou au contraire par "agir par intérêt" en s'exposant aux lois du karma dans bien d'autre cas. Ici les mots "pravŗittim ca nivŗittim na viduh" pourraient parfaitement se traduire par: ils ne connaissent pas ce qu'est l'engagement dans l'action et l'abstention de l'action, deux options éthiques propres à la personne rājasa et au sannyasin. Ils ne le savent d'ailleurs pas puisqu'il leur est reproché d'être prédisposés à agir pour eux-mêmes et à lier leur sort à leurs actions (shloka 5). Mais on peut faire abstraction de sa culture et traduire plus prosaïquement comme le font d'autres traducteurs par: ils ne savent pas quand il convient d'agir et quand il est préférable de s'abstenir. Les deux traductions sont dans l'esprit du texte car a dit Krishna il est des actions dont on ne peut s'abstenir même si on a opté pour nivŗitti et le karma-yoga est la façon dont il convient de s'engager dans l'action. La propreté est loin d'être une préoccupation secondaire dans la religion hindoue. J'en ai dit quelques mots dans l'introduction et on en reparlera dans les shlokas 16-16 et 17-14. A plusieurs reprises on a déjà vu que la faute associée à la mauvaise action est assimilée à une tache, une salissure (kalmasha). On sait qu'il faut éviter le contact des personnes qui se comportent mal car elles polluent nos pensées (un shloka de la Gītā en parle) et c'est pour conserver leur ingénuité qu'on interdit certains spectacles ou lectures aux enfants. Mais c'est ignorer le comportement tortueux de notre cerveau et son activité pendant nos rêves que de considérer que rien ne peut nous atteindre parce qu'on est adulte. Se prémunir de ces mauvaises fréquentations a bien entendu été à l'origine de l'extrémisme inacceptable professé par de nombreux brāhmanas vis-à-vis des harijans (euphémisme du Mahātma Gandhi pour hors-caste: enfant du Seigneur) jugés impurs. Curieusement si vous leur aviez demandé ce qu'ils reprochaient à ces personnes anaryas ils auraient commencé souvent par leur saleté physique, leur alimentation composée de produits malsains, avariés, non végétariens et non consacrés par l'offrande avant de les consommer (shloka 3-13), avant de supposer que leur comportement d'ensemble ne pouvait être qu'amoral étant donné leur naissance dans une matrice ignorante. Une chose reste sûre dans tout ce "śruti-vipratipannā (shloka 2-53), l'observance stricte du rituel de la toilette et des consignes concernant la nourriture est un bon test de sa sincérité dans la pratique de la religion. On dit aussi qu'un esprit sain réside dans un corps sain. Reste à savoir quelles sont les priorités pour se conformer aux tabous alimentaires en fonction de son état de santé et de ce qui est accessible (moyens financiers, climat, nourritures industrielles de composition indéterminée...).
  8. Ils disent que l'univers est mensonge, sans fondement, sans Maître pour le diriger, construit sans plan d'ensemble , n'ayant d'autre origine et propos que le désir.
    Le mensonge, la fausseté (le fait de mentir pour nuire: dambha dans le shloka 4) et la violence sont indéniablement les principaux reproches que Krishna adresse aux asuras. Le mensonge et la fausseté sont eux-mêmes des formes de violence exercées par la pensée ou par la parole et détestables car elles combinent rajas et tamas. S'il est une qualité mise en exergue par les Upanishads, mais à laquelle les religions bibliques semblent accorder moins d'importance que l'amour ou la justice par exemple, c'est bien la vérité. Etre matérialiste (asat) ou ignorer sa propre nature (sat) est le mensonge qu'on se fait à soi-même, donc impardonnable car c'est un comble de la perversion. Souvent la personne qui se dit athée prononce des paroles provoquantes, qui trahissent ce mensonge et j'en connais qui curieusement ont peur du noir et des fantômes. Ce mensonge est plus destructeur qu'une arme pouvant blesser le corps car ce qu'il cherche à détruire est l'idéal qui donne un sens à la vie. Il s'agit donc d'une tentative de suicide de la personne spirituelle, le péché à mettre en haut de la liste. D'une manière plus générale, le mensonge ne se justifie jamais dit Nārada dans le Shānti Parva (section 330): "La générosité est la plus grande des vertus. L'indulgence est le plus grand des pouvoirs. La connaissance de soi est le plus grand des savoirs. Il n'est rien de plus grand que la vérité. Je tiens pour certain qu'il est toujours plus lourd de bénéfice de dire la vérité quoi qu'il y paraisse à priori".
    Les termes "aparaspara-sambhūta", littéralement "devenus ensemble sans l'un envers l'autre", se prêtent à différentes interprétations: devenir ensemble peut être synonyme de samjan (naître ensemble) ou d'être assemblés, quant à ce qui se fait sans mutualité il peut s'agir d'une accumulation au hasard, d'une négligence des intérêts mutuels ou d'une absence de raison pour l'apparition de chaque chose. En Français on dit qu'un édifice est construit en dépit du bon sens, sans plan d'ensemble, fait de bric et de broc. Le dernier pied du shloka est en fait une question: quelle autre raison faut-il y voir que le désir? Cela justifie à n'en pas douter le comportement de ces personnes asuras (à leurs yeux). S'il n'y a pas de Maître (Iśvara), ni de vérité ayant motivé la création de ce "truc en mouvement" (jagat), ni de lois et principes dans sa construction, pourquoi les créatures qui y vivent auraient-elles un idéal? Pourquoi tiendraient-elles compte les unes des autres autrement que pour s'en défendre? Pourquoi envisageraient-elles l'avenir? Les gens qui pensent ainsi éprouvent un plaisir morbide à imaginer un monde issu du néant et voué à retourner au néant, comme leur vie vide de sens. Quand ils sont obligés de constater qu'ils ont des pulsions morales, des tabous qui leur interdisent de faire tout ce que bon leur semble, ils leurs cherchent des origines chimiques, des inhibiteurs apparus au cours de l'évolution pour la survie de l'espèce. Mais comme leur plaisir n'a lui-même pas d'autre cause que des stimulations chimiques conçus pour préserver l'espèce, quel intérêt mérite-t-il?
  9. Ayant adopté cette vision, ces âmes perdues de peu d'intelligence  et dont les activités sont violentes, hostiles, excellent à détruire le monde.
  10. Attachés à leurs désirs insatiables, guidés par leur hypocrisie, leur vanité et leur excitation par le plaisir, incités par l'illusion à s'emparer de ce qui est impermanent, ils s'impliquent  dans un le mode de vie malpropre.
    Ou, comme dit le shloka 16-16, ils sombrent dans l'enfer malpropre de ceux qui s'agitent pour oublier la vacuité de leur existence.
  11. Fondant leur conduite sur des idées démesurées menant à la destruction, ayant fait de la jouissance des plaisirs leur but suprême, puisque c'est ce qu'ils ont conclu,
  12. Pris dans les collets de centaines d'espoirs, voués aux désirs et à la colère, ils s'efforcent de satisfaire l'objectif de combler leurs désirs en accumulant illégalement des richesses.
  13. Ceci je l'ai pris  aujourd'hui et j'obtiendrai cela selon mes projets, et il y a encore cela qui deviendra ma propriété.
  14. Cet ennemi a été tué par moi et je vais tuer aussi ces autres certainement. Je suis le maître, je suis le jouisseur, je suis un gagnant, fort et  heureux.
  15. Je suis né dans une bonne famille et prospère. Qui peut se comparer à moi? Je ferai des sacrifices et la charité et je me réjouirai. Ainsi s'expriment ces personnes égarées par leur ignorance.
    Etre opulent ou prospère (ādhya ) ne consiste pas à posséder uniquement de l'argent mais à avoir le moyen de réussir dans ses projets (artha). Dans le contexte de la société védique, cela implique d'être né kshatriya et si possible dans une bonne famille (abhijanavān), de gouverner sur cette terre et d'avoir le statut autorisant de faire des sacrifices ainsi que les moyens, de pouvoir aussi se montrer généreux  et ainsi gagner l'accès au paradis. Même si une personne est démoniaque cela peut aussi faire partie de ses projets car elle n'est pas à une contradiction près. Simplement ses sacrifices et sa charité sont intéressés: elle espère en retirer soit la réalisation d'une requète qu'elle a formulé et c'est alors un prété pour un rendu (elle traite d'égal à égal avec la divinité qu'elle "sert"), soit la réputation d'être prospère et puissant. Les grands démons des Purānas sont aussi des experts de la pratique des austérités (tapas) dans le but (artha) d'acquérir de l'énergie spirituelle et des grâces de Brahmā les rendant invincibles. Cette contradiction non plus ne les effraie pas.
  16. Divaguant entre de nombreuses idées, empêtrés dans un réseau d'illusions, cramponnés à la jouissance des plaisirs, ils tombent dans l'enfer impur.
    K.M. Ganguli traduit "narake 'śucau" par "dans l'enfer des fous". C'est très pertinent car nous employons volontiers le terme "monde de fous" à propos de notre agitation frénétique. Mais pour comprendre le mot aśuca (impur, malpropre) et les associations d'idées qu'il implique il n'est pas inutile de revenir à sa source. Il faut savoir que le sens premier du verbe śuc est brûler, purifier par la flamme et que ses formes passives ou causatives sont employées pour exprimer la souffrance: śauca est la pureté et śoka la souffrance. De là l'idée qu'il faut souffrir pour se purifier et que l'enfer est l'endroit où les personnes impures doivent souffrir pour retrouver leur pureté. On sait qu'elle peut être dangereuse car certains trouvent un plaisir pervers dans la pénitence. Mais d'autres disent (dans le Bhāgavata Purāna notamment) que ceux qui vont en enfer se complaisent dans leur fange et qu'il ne faut pas chercher l'enfer ailleurs que sur cette terre. Qui ne se sent pas concerné par les accusations de Krishna dans ce shloka, même si le qualificatif malpropre et la promesse de l'enfer nous paraissent cruels? Les termes en sont comme toujours parfaitement choisis, car ils évoquent à la fois les causes de la chute et la solution. Le processus de purification qui sauve de l'enfer est le détachement des plaisirs et autres objectifs causant l'errance de l'esprit (aneka citta vibhrāntā). Le hasard veut que le verbe français vibrer traduise assez bien le verbe sanskrit vibhŗi (se mouvoir dans toutes les directions) dans le contexte de ce shloka et incite à faire des comparaisons. L'esprit vibre en effet comme un insecte bourdonnant entre de multiples (aneka) pôles d'attraction, sans pouvoir se fixer sur aucun. Ces derniers forment comme un filet (jāla) emprisonnant la victime ignorante, qui toute occupée à jouir de l'appât qui l'a piégée, tombe dans la poubelle. La Nature, qui est féconde en symboles, nous offre celui de la plante carnivore pour illustrer ce phénomène.
  17. Imbus d'eux-mêmes et inflexibles, suivant leur fascination par la position et le prestige, ils accomplissent leurs sacrifices nominalement, avec hypocrisie et sans considération pour es règles établies.
    En fait les deux adjectifs stabdha (rigide et par extension arrogant, obstiné) et ātma-sambhāvita (devenu concerné uniquement par lui-même) se complètent pour exprimer une idée: celle que ces personnes s'intéressent uniquement à elles-mêmes sans égards pour leur entourage. Lorsque les racines verbales ont une consonance voisine comme dhā (poser, placer) et dhan (faire courir, susciter l'activité), ce n'est certes pas pur hasard: ce qui fait courir est la richesse, le prix dans un tournoi mais aussi la position (dhā), et cette dernière option semble une motivation plus de circonstance que la richesse (la traduction usuelle du mot dhana). Le sacrifice qui devrait être purement désintéressé, a bien souvent pour propos une transaction commerciale avec les dieux ou celui d'affirmer sa supériorité sur les hommes: c'est en particulier le cas des grands sacrifices rājasūya et aśvamedha.
  18. Ayant pour repères l'ego, la force, l'arrogance, les désirs et la colère, ils sont indignés et hostiles à Ma présence dans leur propre corps et dans celui des autres.
    Le verbe śri exprime l'idée de se rattacher à quelque chose, rechercher la protection d'une  instance supérieure, mais aussi d'un point de vue plus abstrait garder quelque chose en ligne de mire, comme ligne de conduite ou principe éthique. Le seul ennemi du démon est lui-même parce que son univers tourne autour de lui-même et qu'il a la vue courte. Une autre image qui peut aider à comprendre sa situation consiste à comparer son corps à une place forte "arrogante au sommet d'une colline" dans laquelle il s'abrite (śri) et qu'il défend férocement face à une présence qu'il considère un envahisseur.
  19. Ceux-là qui sont hostiles et cruels, ces derniers des hommes de mauvaise augure, Je les fais renaître perpétuellement dans les ventres de créatures démoniaques.
  20. O fils de Kuntī, voyant le jour dans une matrice démoniaque naissance après naissance, sans jamais M'atteindre, ils s'acheminent vers la pire destination.
    L'adjectif adhama (dernier, pire) qui revient dans ces deux shlokas a une origine incertaine (adhas ou dhama). Si l'on considère qu'il dérive du verbe dham exprimant le fait de souffler dans un instrument ou sur un feu pour l'aviver, la personne adhama est celle qui n'allume pas de feu: elle est donc anārya (immorale, barbare, non respectable). La pire destination est cet enfer qu'on appelle aussi les sphères ou étages inférieurs (talas). A titre d'anecdote ils seraient au nombre de sept comme les étages supérieurs qu'on préfère appeler lokas.
  21. Il y a trois portes d'entrée en enfer, destructrices du self: le désir, la colère et l'avidité. Aussi faut-il se débarrasser de ces trois-là.
  22. O fils de Kuntī, la personne qui a échappé aux trois portes de l'ignorance, se conduit ensuite au mieux pour lui-même et s'achemine vers la destination suprême.
  23. Quiconque écartant les règles établies, mène une vie vouée aux désirs, n'atteint jamais la perfection, ni le bonheur, ni la destination suprême.
  24. Tiens-t'en fermement à la toise des écritures pour déterminer ce qui doit être fait et ce qui est interdit. Connaissant ce qu'elles déclarent, il t'appartient d'accomplir ta tâche en ce monde.
    Les règles établies (śāstra-vidhi) sont exposées de façon détaillée dans les Lois de Manu (Manu-smŗiti) dont la version écrite remonte à 2200 ans. On en trouve aussi des fragments dans le Mahābhārata rédigé antérieurement (notamment ce qui concerne le mariage) et des récitations dans les Purānas (ultérieurs), en particulier le Kūrma Purāna, chapitre Uttara-bhāga. On peut noter tout d'abord que dans le mot composé śāstra-vidhi, vidhi est ce qui est établi, la loi, et śāstra indique qu'elle punit celui qui ne s'y plie pas. Ces lois sont complexes mais bien souvent, pour celui qui n'a pas eu le temps ou l'occasion de les apprendre par cœur comme le brahmacharin de la bouche de son guru, un peu de bon sens fait l'affaire. Une attention toute particulière est portée à la propreté corporelle, à l'alimentation qui va de paire, aux austérités et aux rituels qui s'imposent, au respect d'autrui aussi. Certains symboles reviennent fréquemment, comme les points cardinaux, la pureté de l'eau, le rejet de la laideur, et les règles qu'ils impliquent, si elles paraissent parfois curieuses, ne doivent pas être tournées en dérision pour autant car leur observance constitue des points de repère culturels, rappelant à la mémoire des concepts plus fondamentaux. Ainsi l'est est la direction du soleil levant, celle vers laquelle se tourner pour réciter la Gayatri, c'est à dire formuler le vœu que son intelligence soit orientée vers le divin et non pas vers des sujets d'intérêt plus matérialistes. En vertu de cela toute autre activité de bon  auspice doit être effectuée de préférence face à l'est (direction de la connaissance) ou au nord (celle de la pureté, du lieu de séjour supposé de Nārāyana sur cette terre). Mais allez savoir pourquoi, il convient de déféquer en faisant face au nord (section 4 vers 50)? Ce faisant le derrière est orienté vers le sud qui est la direction des ancêtres, plutôt que vers l'ouest qui est la direction de l'ignorance. Il en est ainsi de toutes les règles lorsqu'on tente de les faire cadrer avec les contingences matérielles. Elles font partie de la condition humaine et c'est pour cela qu'on nous a doté aussi d'humour. A ce propos on notera que si l'élève revient régulièrement à la solution de facilité du sannyasa (il y reviendra au début de la section 18), qui éviterait entre autres de consulter à chaque instant le manuel des règles de comportement et de risquer de commettre une erreur, le Maître ne manque pas de rappeler à son élève, à titre de conclusion d'une section quand l'occasion s'y prête, qu'il doit reprendre son arc et commencer à se battre.