manah-prasādah saumyatvam
maunam ātma-vinigrahah
bhāva-samshuddhir ity etat
tapo mānasam ucyate
La sérénité, la gentillesse, le silence, le contrôle de soi-même, la purification de sa nature, sont ce qu'on appelle les austérités de l'esprit.

Chapitre 17
  1. Arjuna dit:
    Ceux qui, ayant écarté les règles établies, offrent un sacrifice de toute bonne foi, quelle est la nature de leur situation, O Krishna, la bonté, la passion ou l'ignorance?
    Question on ne peut plus pertinente mais que l'élève semble poser complaisamment pour inviter son maître à poursuivre (figure de style courante dans les Purānas), car il vient de donner la réponse lui-même. Notons qu'il n'est pas question d'ignorer les règles mais bel et bien de les écarter volontairement (ut-srij) dans les mêmes termes que ceux employés par Krishna auparavant. Néanmoins ils sont mûs (anvita) par la foi (śraddha). La question concernant leur situation (nişthā) peut être mal comprise. Elle n'introduit pas une comparaison de différentes formes de foi (au sens de conception de sa relation avec Dieu, religion), ce qui serait tout à fait anachronique et contraire à l'esprit de la Gītā, mais des différentes façons de la vivre.
  2. Shrī Bhagavān dit:
    La foi est de trois types selon l'état dans lequel l'âme s'est incarnée: sāttvika, rājasa ou tāmasa. Ecoute à ce propos.
  3. La foi de chacun prend une  forme selon son état d'existence. O Bhārata, telle foi dont cet homme est empli, tel il est.
    Quoi de plus naturel en effet que la foi, qui est l'intelligence de ce qui ne se démontre pas, dépende de la nature de chacun puisque l'intelligence est un attribut de la créature matérielle. En tant que tel, comme Krishna l'expliquera dans la section 18, elle diffère d'une créature d'une autre, au même titre que la connaissance, la détermination ou le bonheur. "Il n'est pas sur terre ni même au paradis des dieux de pure existence qui soit libre de l'influence des trois gunas nés de la nature" (shloka 18-40). Tout en est affecté y compris la foi et nul ne peut renier sa "vraie nature" qui en sanskrit comme en français prête à un jeu de mots: "sattva-anurūpā", littéralement la forme résultant de son état, qui peut être tout autre que la pureté appelée aussi sattva. En verve de jeux de mots Krishna enchaîne sur le suivant: "śraddha-maya 'yam puruşa", cette personne faite de foi ou pleine de foi, telle est sa foi telle même elle est. On pourrait d'ailleurs inverser cette boutade en appliquant le suffixe maya à la foi : de quoi est faite la foi de cette personne te dit qui elle est. La foi du charbonnier de Brassens n'a pas la même élaboration que celle du philosophe, mais toutes deux peuvent être pures et désintéressées, ou passionnées ou simples superstitions. Il a déjà été dit que certains vénèrent des dieux ayant chacun un attribut spécifique et que leur foi est plus ou moins intéressée, que d'autres vénèrent la Personne du Brahman, et enfin qu'il y en a aussi qui se dévouent  au Brahman impersonnel (shloka 9-15). Krishna soutient leur foi quelle qu'elle soit si elle est sincère (shloka 7-21), et même s'ils vénèrent les Daityas, les Pitŗis ou les Bhutas, car c'est une première prise de conscience de la spiritualité. Mais les faits (la manifestation dans le monde réel de leur foi)  n'en sont pas moins dans certains cas détestables.
  4. Ceux dont la nature est sāttvika font des offrandes aux dieux, les personnes rājasas vouent un culte aux démons et les personnes nées tāmasas vénèrent l'esprit des morts et les fantômes.
    Il conviendrait de remplacer le mot démon par une traduction plus rigoureuse de yakşa et rakşa (dont il a déja été question dans le shloka 10-23). Une parabole revient dans plusieurs Purānas expliquant qu'ils sont frères mais tandis que les uns jouissent de ce qu'ils possèdent les autres le gardent. Mais c'est un autre jeu de mots: yakşa signifie être rapide, se presser d'où l'idée qu'ils sont gloutons, tandis que rakşa peut être celui qui garde mais aussi celui dont il faut se garder (ou sur lequel il faut garder un œil). Quoi qu'il en soit, ils ont en commun un super-pouvoir: celui de se déguiser. Faut-il traduire par: les personnes rājasas vouent un culte aux magiciens?
  5. Les gens qui s'infligent des pénitences terribles qui ne sont pas prescrites par les règles dans les écritures, mûs par l'hypocrisie et par leur ego, poussés par la force du désir ou d'une passion dévorante,
  6. Ces inconscients qui torturent l'ensemble des éléments  de leur corps et même Moi  qui suis dans ce corps, comprends que leurs intentions sont démoniaques.
    L'accusation de torture de la part de ces démons envers Lui-même est peut-on dire rhétorique et fait suite à celle de Lui être hostile dans le shloka 16-18. Ils torturent la parcelle divine qui est en chacun et qui commet l'erreur de s'identifier au corps dans lequel elle "se situe" (śarira-stha). L'identité on le sait est une erreur et ici Krishna fait mine de se prêter au jeu.
  7. Les aliments favoris de chacun, les sacrifices, les austérités et les charités sont également de trois natures. Ecoute les différences entre elles.
    Non seulement la nourriture, mais aussi certainement tout ce qui se discute en fonction des goûts de chacun peut se prêter à une analyse en termes de gunas: la façon de se vêtir, les distractions, les goûts artistiques etc... La nourriture revêt néanmoins une importance existentielle soulignée dans plusieurs Upanişads: le corps se nourrit et il est une nourriture pour un prédateur éventuel; de là à dire que l'existence est nourriture il n'y a qu'un pas que les sages n'ont pas manqué de franchir.
  8. Les nourritures chères à celui qui est né sāttvika sont celles qui augmentent la vitalité, la pureté, la force, la santé, le bien-être et la satisfaction. Elles sont savoureuses, onctueuses, tiennent au corps et ont un goût  plaisant.
  9. Les nourritures agréables à celui dont le tempérament est rājasa sont caustiques, aigres, trop salées, épicées, brûlantes pour la langues, astringentes, brûlantes pour  l'estomac. Elles causent peines, troubles et maladies.
  10. Les nourritures dont se délectent celui dont le tempérament est tāmasa sont celles cuites depuis des heures, sans saveur, malodorantes, décomposées, ainsi que les restes, ce qui est impropre à l'offrande.
    En bref la nourriture sāttvika est celle qui nourrit vraiment (sthira: de manière durable, calorique, qui tient au corps), qui satisfait et qui donne des forces, tandis que la nourriture rājasa a des conséquences comme il se doit pour toute action égoïste, et la nourriture tāmasa ne nourrit même pas car elle est impropre à la digestion. C'est simpliste car les nécrophages sont faits pour se nourrir de cadavres et en cas de disette tout ce qui ne nuit pas trop à la santé est consommable, mais cette distinction en fonction du trait dominant aide à classifier une quelconque nourriture lorsqu'on a un doute. Si l'on se penche sur la description détaillée de chacune, la nourriture de la personne sattvika est sattva, ce qui est logique et elle prolonge bhāva. Ses ingrédients de prédilection sont sans aucun doute le riz et autres céréales, les lentilles et autres féculents et les produits laitiers. Son consommateur a bonne mine, euphémisme pour une légère tendance à l'embonpoint. D'après la description de la nourriture préférée des personnes rājasas faut-il en conclure que c'est là un trait de caractère dominant chez toutes ces Indiens friands de masalas d'épices? Les Manu-smŗitis proscrivent nominément la consommation d'oignons, d'ail et de poivre pour les brāhmanas et on n'en trouve pas dans certains lieux saints. Uşņa (épicé, ce qui échauffe le sang) et tikşņa (brûlant pour la langue) sont d'ailleurs les noms donnés à l'oignon et au poivre; il n'y avait pas de piment à l'époque en Inde.  Quant à la nourriture française, il est fort à craindre qu'elle soit esentiellement tāmasa avec ses fromages odorants, viandes fumées, confitures, conserves en saumure et autres alcools vieillis en futs de chêne! La nourriture yāta-yāma est littéralement celle qui a été cuite 3h auparavant (durée d'un yāma, unité de temps d'1/8ème de journée, une "veille", soit 3h). Il va de soi qu'il est malsain de conserver de la nourriture sous les tropiques.
  11. Le sacrifice qui est offert sans en attendre de fruits, conformément aux instructions des écritures,  l'esprit méditant que c'est un culte dû, est sāttvika.
  12. Mais celui qui a pour but d'en tirer quelque bénéfice ou qui est offert par ostentation, O meilleur des Bhāratas, sache que ce sacrifice est rājasa.
    Tirant volontiers parti des contrastes pour frapper l'esprit de son élève, Krishna oppose abhi-sam-dhāya (tendant à mettre avec, autrement dit  visant à) à sam-ādhāya (se joignant à ce qui transcende, dans la méditation). Le second est pratiquement synonyme de sāttvika et le premier de artha. L'un des sacrifiants s'oublie, l'autre ne cherche qu'à tirer profit de tout.
  13. Le sacrifice fait en écartant les règles, sans distribution de nourriture, ni hymne, ni rétribution d'un prêtre, dépourvu en fait de foi, est condamné en tant que tāmasa.
    Le sacrifice digne de ce nom est pratiqué par un brāhmana choisi en tenant compte de ses qualités propres pour servir au mieux le propos principal du sacrifice (pour vénérer un dieu en particulier, rendre hommage aux ancètres....). La date et l'heure doivent aussi être appropriées, le lieu de l'offrande et ses ingrédients proprement préparés. Après avoir fait des offrandes dans le feu, une part doit être donnée aux officiants et, selon les cas, à des personnes conviées à assister au sacrifice tel que le guru, les parents, d'autres brāhmanas (qui n'est pas appellée prasāda dans les Purānas). Enfin les officiants généralement au nombre de trois reçoivent un don appelé dakshina à titre d'experts (daksha) en sacrifice. Daksha est le nom de ce fils de Brahmā, qui peut être considéré comme le second des Prajapatis après son père, ses nombreuses filles étant devenues les épouses des grand rishis et principaux dieux. Il présida à un grand sacrifice dit Brihaspati auquel il convia tous les dieux excepté Shiva (Bhāgavata Purāna section 4.3, Shiva Purāna sections 2.27 à 2.37). Sa fille Umā, épouse de Shiva, ne lui pardonna pas cet "oubli". Comme il avait transgressé les règles de respect envers les personnes vénérables (voir shloka qui suit), Shiva le condamna à renaître parmi les hommes.
  14. La marque de révérence aux dieux, aux brāhmanas, au maître spirituel et aux sages, la propreté, la rectitude, le célibat, la non-violence sont ce qu'on appelle l'austérité du corps.
    Les personnes prājna ,celles qui sont dotées de sagesse (de connaissances bien comprises, appelées prajna), incluant à priori les parents, grands parents et oncles, dont on touche le pied de la main en arrivant en leur présence et dont on écoute surtout ce qu'ils ont à dire, ne prenant la parole que pour leur répondre (cela vaut encore dans de nombreuses familles). Démontrer son respect s'appelle pūj et l'acte pūja. De nos jours il consiste à brûler un bâton d'encens, offrir une fleur, un fruit... et réciter quelques mantras devant une icone placée dans une alcove à la maison, et dans certaines occasions au temple. Mais si c'est bien de pūja qu'il est question ici c'est le mot nama qui est utilisé pour le fait de se prosterner: "namo'stu te namas te namah sarvata savathā sarva" dit Arjuna (shlokas 11-39,40).
    L'austérité n'est pas la pénitence (voir commentaire shloka 7-9). En quoi le respect, la modestie, l'honnêteté (vivre dans la vérité) ou la non-violence sont elles des austérités du corps? Ce sont des bases de la morale, des marques de propreté comportementale, donc se rapportant au corps au même titre que la propreté corporelle. Par rapport à cette austérité comportementale, l'austérité mentale concerne le contrôle de ce qu'on doit vraiment considèrer comme soi-même (shloka 16 qui suit).
  15. Les mots ne causant pas de malaise, vrais, aimables, salutaires aussi, ceux prononcés en étudiant les Vedas, sont ce qu'on appelle l'austérité en matière de parole.
    L'importance accordée à la vérité (satya ou tattva) a déjà été soulignée à propos du shloka 16-3 et du shloka 16-8. Ce qui concerne Tat est Sat (Om Tat Sat - shloka 17-23). On raconte qu'un sage qui avait fait le vœu de toujours dire la vérité quoi qu'il arrive se crut obligé de dénoncer des personnes qui se cachaient de voleurs les poursuivant et causa leur mort. Cet exemple est cité dans les Upanishads pour souligner que lorsque cela ne s'impose pas mieux vaut se taire. Dans le Mahābhārata Krishna ajoute par boutade qu'on peut mentir pour flatter une femme ou pour plaisanter. Mais s'il plaisantait, disait-il la vérité ou non?
  16. La sérénité, la gentillesse, le silence, le contrôle de soi-même, la purification de sa nature, sont ce qu'on appelle l'austérité mentale.
    Concernant le vocabulaire de ce shloka, prasāda est ici employé dans son sens propre d'apaisement, d'éclairement, celui qui accompagne la rédition aux pieds du maître (pra-sad, upa-ni-sad) et, pour qu'il n'y ait pas d'ambiguité, il est précisé qu'il s'agit de l'apaisement des fonctions mentales (manah-prasāda). La deuxième forme d'austérité est littéralement l'état (tva) de ce qui décrit le dieu lunaire Soma (saumya-tva). Soma, fils du sage Atri, lui-même né de l'œil de Brahmā, a des attributions complexes, mais celle qui est la plus évidente pour l'homme moderne est de nous rappeler notre position dans le vaste univers: les habitants d'une toute petite planète tournant à toute vitesse autour d'un gigantesque soleil, miraculeusement à la bonne distance de celui-ci pour que l'eau soit liquide et que la vie telle que nous la connaissons soit possible. La lune éclaire nos nuits de sa douce lumière, apaise notre crainte de l'obscurité, inspire les poètes et autres fous et active les fonctions vitales: Soma est douceur et gentillesse, accessoirement un séducteur. La troisième austérité est celle qui est propre au muni (maunam): celui qui réfléchit en silence, le philosophe. Ātma-vinigraha est tout un programme: s'emparer complètement de ce qu'on considère comme soi-même. Bhāva-samśuddhi est la purification de l'état d'existence matériel (bhāva). Si je précise une fois de plus de quelle existence il s'agit, c'est parce que le shloka 18-40 dira que l'existence en tant que telle (sattva) n'est pas indépendante des gunas tant qu'elle est en ce monde: elle est dans un état de devenir (bhāva). Tout cela constitue l'austérité mentale. Légalement en France (et ailleurs en ce monde je suppose), ce qu'une personne envisage de faire mentalement n'est pas passible d'une sanction pénale. Heureusement car maîtriser les égarements de notre mental est plus difficile que d'attraper un moustique qui nous harcèle, surtout lorsqu'on lui donne accès à toute les sources d'imagination des médias modernes. Mais si l'on veut qu'il se consacre à temps plein à s'emparer du self (ātma-vinigraha), qu'il cesse de s'identifier au corps et s'identifie à la personne spirituelle qui l'habite, nul doute qu'il faut le nettoyer de toutes les idées saugrenues et de tous les rêves qu'il peut faire (presque à notre insu). Du point de vue de la justice immanente, il est tout aussi coupable que l'organe de la parole et autres sens actifs: karmendriyāni samyamya ya āste manasā smaran ...(shloka 3-6). Les mauvaises pensées sont inscrites dans le casier judiciaire du karma.
  17. Ces trois types d'austérité observées avec foi dans leur idéal de transcendance par des hommes qui s'y sont attelés et qui ne cherchent pas à tirer bénéfice de leurs actions sont considérées  comme sāttvika.
  18. L'austérité pour gagner le respect, la considération et la révérence, qui est pratiquée avec hypocrisie en ce monde, est ce qu'on appelle une austérité rājasa. Elle est instable et temporaire.
  19. L'austérité pour des convictions erronées, qui est exercée en se torturant ou bien dans le but de détruire autrui, est celle qui est proclamée tāmasa.
    De même que la nourriture, le sacrifice ou toute autre activité tāmasa, cette austérité est destructrice pour la simple raison qu'elle est asat: placée sous le signe de l'impermanent. Les démons font preuve de la plus grande ingéniosité dans les Purānas quand il s'agit de s'infliger des tortures pour exercer un chantage sur Brahmā et obtenir de lui une grâce. Rāvana, l'ogre aux dix têtes s'en coupa neuf avant que Brahmā lui pose la question fatidique: que veux-tu de moi? )
  20. Ce don qui est fait en se disant que cela se doit d'être donné, sans le considérer comme un service, en lieu et temps approprié, à une personne desservant de le recevoir, est connu comme sāttvika.
    De mémoire d'homme, ou dans les smŗitis qui sont les écrits des sages, il est dit que ce don (dāna) est juste (sāttvika). Il est fait sans compassion ni autre forme d'émotion et surtout pas comme cela est préconisé par les philosophes grecs ou romains: à titre de "service" à une personne qui se considérera redevable. On sait à quelle extrémité cela mène: le clientélisme et la mafia. Si ce n'est dans ce but d'acheter une influence, il se peut aussi que celui qui donne espère qu'on lui rende plus tard ce qu'en fait il n'a fait que prêter. Dans les deux cas le "donateur" a fait un investissement profitable. La personne qui dessert de recevoir un vrai don désintéressé est littéralement celle qui porte un bol (pātra), tel que le vānaprastha ou le sannyāsin vivant à l'écart et dépendant des oboles (bhikshā) pour survivre. Il est sensé attendre que l'on ait éteint le feu servant à cuisiner avant de se présenter à la porte en disant "bhikshā" puis rester là sans rien ajouter "le temps de traire une vache" (Kūrma Purāna section 29). Les brāhmanas d'une façon générale, notamment ceux qui séjournent à la cour des rois ou sont invités aux sacrifices sont aussi dignes de recevoir un don. Mais aujourd'hui, dans une société où les sādhus ne sont plus légion et où les brāhmanas ne s'activent plus aux sacrifices à la cour des rois, à qui donner? Puisqu'à notre époque les activités de chacun affectent les conditions de vie de l'ensemble des habitants de cette planète (humains et autres), étant donné aussi que les relations avec la communauté locale sont de plus en plus superficielles, notre responsabilité ne peut se limiter à subvenir aux besoins de ceux qui méritent l'intérêt par leur comportement dans notre entourage. La charité par compassion  aux personnes qui sont dans le besoin indépendamment de leurs mérites peut avoir de nombreux effets pervers, qui sont soulignés dans plusieurs textes du Mahābhārata. Le bénéficiaire peut notamment par ignorance développer une dépendance envers son donateur en même temps que de l'antipathie. Même si de nos jours la charité est devenue impersonnelle, elle reste trop souvent orientée par des affinités ou des facteurs affectifs qui n'ont rien à voir avec le mérite. Les causes populaires font l'objet de "live shows" écoeurants et amassent des cagnotes comme des gagnants de tombolas, tandis que les causes trop habituelles de souffrance ne font pas recette. Certaines ONG caritatives font même de leur assistance un outil politique. D'autres organisation humanitaires s'activent à aider de façon efficace et impartiale. Mais le mot efficace fait un peu frémir car il évoque le calcul et la recherche de la performance. Elles rendent compte de leur bilan à leur donateur et celui-ci sélectionne une ONG qui lui semble devoir obtenir les meilleurs résultats. On ne saurait lui en faire le reproche mais, en toute rigueur, s'il "prend la cause à cœur" c'est contraire au principe d'indifférence au résultat qu'il se doit d'appliquer à toute activité. C'est pour cela qu'il est préférable qu'il pense: "cela devait être fait", puis qu'il cesse d'y penser. Quant à l'efficacité de cette ONG, pourquoi ne pas tout simplement faire confiance à des gens qui ont décidé de se consacrer à aider les autres, si leur profil est celui de gens compétents: religieux, médecins, enseignants? Par ailleurs il ne suffit pas de donner, mieux vaut éviter de plonger les autres dans le besoin par un comportement irresponsable. Il faut avant tout se dire que tant qu'il y aura des profiteurs en ce monde il y aura de la misère, même si le progrès aidant la terre produit plus que le nécessaire. Mais cela ne sert à rien d'accuser les autres. Chacun inconsciemment est un peu coupable et il n'y a qu'en maîtrisant ses pulsions personnelles de possession et de violence qu'on en viendra à bout. Que signifie donner d'une main pour reprendre de l'autre? Le don est en fait une forme de sacrifice au Brahman, autrement dit un dû. "Ce sacrifice que constitue un don est considéré comme supérieur à tous les sacrifices, O fils" dit Bhīshma à Yudhishthira dans la section LX de l'Anushāsana Parva (Mahābhārata). Dans une autre section il lui dit aussi: "Celui qui ne distribue pas ce qu'il a acquis est un voleur".  Krishna dit: "celui qui cuisine pour lui seul mange les fruits de ses péchés" (shloka 3-13).
  21. Ce qui est donné dans l'expectation d'une réciprocité, voire même en espérant en retirer un bénéfice, ou à contrecœur, est connu comme étant un don rājasa.
  22. Cette charité qui est faite en lieu et temps inopportun, à des personnes inappropriées, avec mépris et offense, estdéclarée tāmasa.
    Ce qui caractérise l'activité (yajna, tapas, dāna, āhāra...) c'est l'état d'esprit de l'homme qui la pratique. L'activité sāttvika n'a pas de motivation personnelle, celle qui est rājasa est au contraire impulsive et motivée par l'ego. L'activité tāmasa est asat, violente et destructrice.
  23. OM TAT SAT sont trois façons bien connues de désigner le Brahman. C'est avec ces mots que depuis longtemps il est procédé à la lecture des textes liturgiques et hymnes des Vedas et aux sacrifices.
    Les brāhmanās sont des textes liturgiques faisant partie des Vedas, qui sont utilisés par les brāhmanas durant les sacrifices, expliquant les règles pour y procéder et les mantras qu'il convient de prononcer. Un mantra commence toujours par Om ou Aum, cette vibration (praņava) qui sort des entrailles et monte vers la tête (udghīta) dont la signification fait l'objet de méditations dans le premier chapitre du Chandogya Upanishad, dont le premier vers dit: "Aum iti etad aksharam udghītam upāsīta". Aum est le plus puissant des mantras, une arme utilisée par les dieux contre les démons (Chandogya 1.2-1) et l'objet même de leur vénération: Le Brahman. Aum est le l'Absolu, l'Inatérable (akshara), qu'on désigne par Tat (Cela, qui est loin inaccessible, par opposition à ceci qui est proche, perceptible) parce qu'on ne sait le décrire, et par Sat parce que seul Il existe en vérité. La formule Om Tat Sat  figure dans le Chandogya qui est un Upanishad très lyrique ainsi que cette autre formule bien connue: "Tat tvam asi" (Cela tu es -vers 6.9-4).
  24. Donc c'est après avoir prononcé  "Oṁ"  que ceux qui parlent du Brahman entreprennent les activités de sacrifice, don ou austérité, comme le prescrivent les règles.
  25. En prononçant "Tat" sont accomplis les activités variées de sacrifice,  d'austérité et de don n'ayant pas pour objet le profit par ceux qui recherchent la libération.
  26. "Sat" est associé à ce qui concerne l'existence spirituelle ou l'existence juste du saint homme. Le mot "Sat " est associé de la même manière à une activité louable, O Pārtha.
    La syntaxe sanskrite diffère fréquemment de la française, mais on peut les faire coincider moyennant des tournures de phrase peu élégantes. C'est "cela qui est dans" (etat suivi du locatif) l'état d'existence spirituelle (sat-bhāva, au mode locatif bhāve), dans l'existence du saint homme (sādhu: celui qui place les choses correctement), ou dans une activité digne de louanges, qui est associé au mot "sat": ce qui est, le vrai.
  27. Persister dans le sacrifice, l'austérité et le don est qualifié de "Sat", et agir au bénéfice du "Tat" est certainement considéré comme "Sat".
    En clair, la situation, le fait de rester (sthiti) dans le sacrifice, l'austérité ou la charité est appelé "être dans le vrai" et l'activité dans le Brahman est considéré comme vraie.
  28. Ce qui est offert au feu du sacrifice, donné par charité, exécuté comme austérité, ou quelque autre acte accompli sans la foi est qualifié de "Asat" autant dans cette vie qu'après la mort, O Pārtha.
    Littéralement c'est  appelé "n'existant pas ni dans cette vie ni après être parti", mais la deuxième négation "ni" doit sauter en français. Mais le fait que cela soit inexistant après la mort sous-entend que c'est inutile. Ce qui n'existe pas désigne ce qui est matériel, non permanent (kshara), illusoire.