yathaidhāmsi samiddho 'gnir
bhasma-sāt kurute 'rjuna
jnānāgnih sarva karmāni
bhasma-sāt kurute tathā
Tout comme un feu flamboyant tourne le bois en cendres, de même le feu du savoir consume les réactions à toutes les activités.

Chapitre 4
  1. Shrī Bhagavān dit:
    Cet impérissable yoga Je suis celui qui l'a enseigné à Vivasvān, lequel l'a dit au Père de l'Humanité et Manu à son tour l'a communiqué à Ikshvāku.
    Vivasvān, "Celui qui rayonne", est un des noms du dieu Soleil plus souvent appelé Sūrya ou Aditya. A qui d'autre que lui cet enseignement aurait-il pu être transmis, puiqu'il est celui qui "incarne" l'intelligence, auquel on adresse la Gāyatrī mantra chaque matin pour dmeander qu'il éclaire nos pensées? Quant à Manu, dont le nom évoque la capacité de penser (du verbe man, donnant aussi manas - le mental ), il est le géniteurs de la tribu des hommes. On parle des humains (appelés par conséquent mānava ou manusha) comme d'une tribu parmi d'autres de créatures. Nombreuses sont issues du prajapati Kashyapa, dont les Adityas, Daityas, Dānavas, gandharvas, c'est à dire la majorité des hôtes des sphères célestes, et aussi de nombreuses tribus animales, mais pas les mānavas. Au cours de chaque journée de Brahmā appelée kalpa se succèdent 1000 mahāyuga (soit 1000 fois les quatre âges krita, tretā, dvāpara et kali -voir commentaire du shloka 8-17) au cours desquels apparaissent  14 Manu et 14 Indra. De même qu'Indra est un titre associé à la function de souverain des dieux ou Vyasa celui associé à la function de compiler les livres saints, Manu est le géniteur des hommes dans chaque âge. Le premier Manu est généré mentalement chaque matin par Brahmā, qui est communément appelé "l'auto créé" (Svayambhū) car il émane directement de Nārāyana; en conséquence le premier Manu est aussi appelé Svayambhūva Manu. Brahmā lui donne une épouse, du nom de Shatarūpā, par une sorte de parthénogénèse puis Manu et son épouse procèdent à la procréation sexuée. Parallèlement à cela, au matin de chaque journée de Brahmā, Aditya renaît de sa mère Aditi et du sage Kashyapa. Plus tard Aditya-Vivasvān donne naissance au 7ème Manu de la journée, qui est nommé Vaivasvata Manu par respect pour son père. C'est l'actuel Manu au cours duquel règne s'incarne Krishna. Manu donne naissance à Ikshvāku fondateur de la lignée de rois dite solaire, à laquelle appartient notamment Rāma, et Manu donne aussi naissance à Ilā, qui change de sexe et devient l'épouse de Budha, fils de Soma (dieu de la Lune), et engendre la dynastie lunaire. Un cycle de vie (kalpa: ce qui a été considéré comme possible et donc résolu ) est une chose compliquée durant 4,3 milliards d'années humaines et, si l'on s'en tient à cet historique figurant dans de nombreux Purānas, chacune des 10 principales incarnations de Vishnu connue de nous n'a lieu qu'une fois au cours de chaque kalpa.
  2. Sa connaissance est transmise par la tradition d'un sage royal à un autre. Mais, O châtieur des ennemis, ce yoga est perduaprès un temps prolongé en ce monde.
  3. Ce même yoga très ancient'est enseigné aujourd'hui par Moi, parce que tu es mon dévot et mon ami et que c'est un secret suprême.
  4. Arjuna dit:
    Ta naissance a eu lieu postérieurement à celle de Vivasvān. Comment comprendrai-je que Tu l'as enseigné à Vivasvān au début?
  5. Shrī Bhagavān dit:
    Nombreuses ont été mes naissances et les tiennes, Arjuna. Je les connais toutes mais tu ne t'en souviens pas, O châtieur des ennemis.
    Nul doute qu'Arjuna connaît le principe des renaissances (samsāra) depuis l'enfance et qu'il n'a dit cela que pour se rendre intéressant. Krishna est junior de Vivasvān à deux titres: Vishnu s'incarne comme fils d'Aditi et il est le cadet de celui qu'on nomme Aditya (Surya, Vivasvān) précisément parcequ'il est l'aîné et il est aussi le cadet d'Indra; puis Krishna nait fils de Vasudeva dans la branche Yadava de la lignée lunaire. Il veut surtout se faire expliquer comment Krishna se souvient de tout cela, alors qu'il s'est incarné dans la peau d'un homme. Krishna ne vient-il pas de lui dire que les mānavas ont peu de mémoire et finissent par oublier la science du yoga?
    En fait l'impérissable (avyaya) yoga dont parle Krishna ici, qui est transmis de préférence aux sages royaux (rāja-ŗiśi) et que Krishna se prépare à enseigner à Arjuna comme un secret est le mode de yoga appelé jñāna-yoga: la compréhension de la condition humaine. La raison pour que cette connaissance ne soit pas enseignée à tous est la même que celle qui lui faisait dire dans la section précédente: il ne faut pas troubler inutilement les ignorants. La dernière répartie d'Arjuna laisse planer un léger doute sur son aptitude à le recevoir. Le don de se souvenir de ses vies passées les plus récentes est accordé à quelques uns d'après les Purānas (le roi Bharata entre autres) pour qu'ils en tirent une leçon favorisant leur libération. Par ailleurs, un souci souvent exprimé par les sages dans ces Purānas est de rester dévoué (bhakta) dans leurs vies futures. Ils demandent à Brahmā que ça leur soit accordé comme une grâce. Arjuna aussi s'en inquiètera dans la section 6: si je ne suis pas doué pour la méditation (dhyana-yoga) et que je n'ai pas non plus profité au maximum de tous les plaisirs, qu'adviendra-t-il de moi? Devrai-je recommencer à zéro dans ma vie future? Mais les raisons pour qu'on oublie, sinon sa personnalité, du moins les détails historiques, sont assez évidentes. Les âmes participant à l'éternel cycle des réincarnations s'en lasseraient bien vite et n'auraient aucune raison pour ne pas en tirer une leçon salutaire rapidement. La création est un jeu de dupe et tous les matins nous nous mentons un peu en faisant des projets "importants" pour la journée. La personnalité elle se réapprend au cours des premières années de la vie.
  6. Bien qu'étant moi-même non-né et impérissable, étant aussi le Seigneur Suprême de toutes les créatures, présidant à ma Nature, je m'incarne par ma māyā.
  7. Chaque fois vraiment que la religion décline et que l'impiété prédomine, O Bhārata, Je Me manifeste en ce monde.
    Le shloka 6 est d'une très grande portée car il établit clairement le principe de l'incarnation divine ou de sa manifestation dans la création. Elles sont nombreuses ces manifestations de Lui qu'on nomme avatāra (descentes sur terre), considérées comme complètes (sva-rūpa) ou comme des rayons de son astre (amśa). D'ailleurs la Nature (Prakriti) n'est-elle pas Sa forme universelle? Comme Varāha est sa forme qui sacrifie, Narasimha sa forme qui châtie, Matsya celle qui sauve des cataclysmes, Rāma celle qui montre l'exemple du devoir et Krishna celle qui enseigne le yoga. Ce qui est dit est sans équivoque. "Prakritim svām adhi-sthāya"signifie: étant situé en amont de Prakriti qui m'appartient (svā), la présidant, la gouvernant. Par définition Prakriti est la potentialité de manifestation dans le Brahman (pra-krit: ce qui rend effectif l'action), qui devient l'univers manifeste par la māyā de la Personne du Brahman ( le Purusha du Brahman ou Parama Brahman). C'est pour cela que les Purānas disent sur un ton mystérieux qu'Elle est non manifeste et devient manifeste sous l'action de l'intelligence cosmique Mahat ou, en langage imagé, sous le regard ou le souffle du Purusha. Une expression encore plus anthropomorphe de ce concept consiste à dire que Prakriti lui appartient (svā) et qu'Il est son seigneur, comme le mari est le seigneur de son épouse et Shiva le seigneur de Shivā. Bhagavān "se manifeste", rassemble les éléments pour devenir (traduction littérale du verbe sam-bhū), s'incarne. Pour cela il fait démonstration (mā) de son pouvoir d'illusion (māyā). Les asuras sont tous des experts de la prestidigitation se montrant sous une forme puis une autre à volonté (māyā), ce qui les rend redoutables pour les suras (devas) qui sont moins doués pour la supercherie. Mais le plus grand expert en māyā est sans conteste Celui qui manifeste tout ce dont il est conscient, en commençant par le temps, l'espace, les ingrédients et l'action. Qu'Il ne soit pas cette apparition, cette naissance (sam-bhava), qui pourrait en douter après avoir écouté la section 2. D'ailleurs Krishna qui pèse ses mots utilise un autre verbe (sŗij) dans le shloka 7 pour exprimer qu'Il Se manifeste: ātmanam sŗijāmi aham. La création (sarga) n'est autre que la manifestation de sa māyā. On ne voit pas la cause mais l'effet. La cause est non-née, impérissable et transcendantale (adhi).
    Malgré ces précisions "prakritim svām adhishthāya" est bien souvent traduit par "ayant recours à ma propre forme" (nature). L'idolâtrie est un penchant naturel qui n'est pas répréhensible. Krishna dit à ce sujet que celui qui est incarné peut difficilement penser à Lui autrement que sous une forme et que quelque soit la forme qu'on vénère il soutient le croyant dans sa foi (shloka 7-21). L'objet de culte, qui peut être une croix, un lingam ou une forme humaine attrayante et protectrice, sert à fixer l'attention, à cristalliser le respect par les rituels de purification qui deviennent encore plus impératifs avant de la toucher ou de se prosterner, à recevoir les offrandes de fleurs ou de sucreries. Mais il n'y a pas une forme qui soit plus "sva-rūpa" qu'une autre, sinon certains qui aiment à faire valoir qu'un corps change sans cesse se feraient fort de demander: lequel dois-je vénérer de l'enfant qui vole du beurre à Yashodā ou du jeune homme jouant de la flute et séduisant les gopis? C'est d'ailleurs ce que fera Arjuna plus tard.
  8. Pour la protection des justes et la destruction des malfaisants et pour rétablir les bases de la religion, J'apparais d'âge en âge.
    Les justes sont les sādhus, "ceux qui vont droit au but" (sādh) et qui s'acheminent vers la réussite (sidh). On pense automatiquement à ceux qui se retirent dans la forêt pour méditer (vānaprastha), le plus souvent après avoir accompli leur devoir dans la société (gārhastya), et qu'on rencontre encore assez souvent au cours de leurs pélerinages le long des routes en Inde. Les malfaisants (dushkritin) sont ces "derniers des hommes" dont l'intelligence a été volée par la māyā ou ces "démons" (asuras) qui y ont recours (shloka 7-15). Mais pourquoi se demande-t-on parfois ne pas rendre les malfaisants impuissants, la mémoire des Vedas indélébile et éviter d'avoir à se manifester d'âge en âge? L'illusion et l'ignorance sont des ingrédients indispensables de la création. Le temps lui-même fait partie de ces illusions et ces âges dont Il parle ne sont pour Lui que les pages d'un livre, des tableaux dans sa conscience qu'il peut reproduire à volonté. Dans ces tableaux, dans les histoires que racontent les Purānas, on voit souvent les asuras gagner une bataille, mais le dharma (la religion, la morale) est toujours rétablie. Pourquoi? Dharma est ce qui préserve (dhri) l'existence de la création. Adharma ne peut qu'aller à sa perte et dharma renaître. Comme disaient les amateurs de sophisme dans le monde greco-romain (Sénèque entre autres dans "la Providence"): il ne peut arriver de mal au bien car ce serait une contradiction. Celui qui préserve est Krishna (Vishnu).
  9. Celui qui conçoit qu'en vérité cette naissance et cette activité de ma part sont divines, ne renaît pas en ce monde mais me rejoint, Arjuna.
    L'adjectif divya (divin) évoque immanquablement que l'origine du mot dieu est le verbe jouer (div). Diva est celui qui est libre et qui joue, qui étend à volonté son pouvoir, ce pourquoi le premier nom du Ciel dans les Vedas est Dyu. Le deva est celui qui est de nature divine: grammaticalement l'insertion d'un a dans diva donne deva, signifiant ce qui appartient ou procède de diva. Selon la même règle, ce qui appartient ou procède des divinités se dit daiva: le svar-loka (paradis) est daiva. L'emploi de l'adjectif divya est réservé à ce qui est divin par essence, existentiel, vrai, le fait de l'unique Diva, Deva-deva ou Deva-isha. Il n'en reste pas moins que cette activité, ce déploiement d'illusions (māyā) s'apparente fort à un jeu. Mais attention, seuls les ignorants qui croient en la fatalité comme Duryodhana s'en considèrent les victimes passives. Celui qui conçoit vraiment les choses (pour reprendre les mots du shloka) sait aussi qu'il a choisi de participer au jeu.
  10. Libérés du désir passionné, de la peur et de la colère, pensant à Moi et ayant cherché refuge en Moi, purifiés par la connaissance et par l'austérité, nombreux sont ceux qui ont atteint mon état.
    On retrouve ici le trio désir-colère-peur dont je disais qu'ils sont indissociables dans le commentaire du shloka 3-37 comme les trois faces d'une même passion, allumée par la dualité agréable-désagréable. La connaissance et l'austérité sont des moyens de purification: comme il sera dit plus loin dans cette section la connaissance de ce qu'est vraiment une action et du moyen de s'en affranchir purifie comme un feu. Dans les shlokas 17-14 à 17-16 l'austérité est définie comme la purification de l'existence: bhāva-samshuddhi. Mais pourquoi Krishna parle-t-il de cela, alors qu'il était question de son incarnation pour rétablir la connaissance du yoga et du dharma? Tout est lié: la connaissance qui purifie, qui délivre de l'asservissement à l'action, des illusions et de la fatalité, ,et qui confère (ou restitue) un "état divin" (mon état: mat-bhāva).
  11. Ceux qui viennent à Moi, Je les reçois certainement. Tous les hommes suivent Mes voies de toute façon, O Pārtha.
    Comment rendre les nuances du texte original dans une traduction? Krishna parle de ceux qui parviennent (pra) à se placer (pad) en lui ou auprès de lui et dit que certainement je leur donne leur part (bhajāmi du verbe bhaj). Bhaj c'est distribuer les parts de nourriture, bhakta ce qui est distribué, voué à quelqu'un, bhakti la dévotion et Bhagavān celui qui est vénéré avec dévotion. En termes imagés Krishna les reçois à sa table. Alors pourquoi ajouter que les humains suivent de toute façon la voie qu'il leur a tracé? A mon opinion, l'énoncé de cette loi concernant la destinée des hommes sert en partie d'introduction au contenu du shloka suivant. Il peut aussi se rapporter au contenu des précédents, à savoir que: i) S'ils choisissent de se purifier et d'aller à Lui, ils ne sont plus esclaves de leurs passions et de leurs activités égoistes; ils agissent uniquement en son nom. ii) Si au contraire ils sont satisfaits par une vie active emplie de désirs, de colères et de peurs, c'est aussi une voie qui a été tracée pour eux et leurs voeux peuvent être comblés.
  12. Ceux qui espèrent que leurs activités soient couronnées de succès vénèrent ici-bas des divinités  et, bientôt certainement dans le monde des hommes, ce succès arrive, fruit de leur activité.
    La juxtaposition des deux mots iha devatāh rappelle que ces divinités appartiennent à ici, le monde des créatures. Ce sont définitivement des créatures comme les autres même si elles sont supérieures dans la hiérarchie des créatures aux asura, yaksha, gandharva, manava, buta, mrga...), parce qu'elles sont pures et établies dans la vérité. Les Purānas nous disent qu'à l'aurore de chacune de ses journées Brahmā crée de nouveaux devatās (synonyme de devās), portant d'autres noms et ayant d'autres ministères. Le cosmos Hindou n'est pas égalitaire (hiérarchies de castes et de créatures) mais sur le fond une âme est une âme, qui un jour peut devenir l'Indra comme Vishnu-Vāmana le promet à Bali alors qu'il vient de le dépouiller de son royaume. L'âme d'une vache vaut bien celle d'un brāhmana nous dit aussi Krishna.
    La nature temporelle et matérialiste de ce succès obtenu par la grâce des devās est soulignée aussitôt par la juxtaposition si bien calculée des mots: arrive, bientôt, dans le monde des hommes (pas le svar-loka des dieux après la mort), né de leur travail, le tout confirmé par le petit mot "hi" (c'est certain). Il est même loisible à l''ingrat de conclure que les devās n'y sont pour rien.
  13. Ces quatre castes créées par Moi, distribuant les tâches en fonction des compétences, sache  que bien que j'en sois l'auteur Je reste inactif, immuable.
  14. Il n'est pas d'activité qui m'affecte et je n'ai pas d'aspiration. Celui qui comprend cela à propos de Moi n'est pas entravé par les liens de la causalité.
    On peut se demander pourquoi Krishna juge utile de parler des varnas ("couleurs", i.e. castes) à cet instant précis, alors qu'il était question de la nécessité de ses incarnations pour redresser les torts subis par la morale et renouveler l'enseignement du yoga, de l'aveuglement des hommes qui ne le reconnaissent pas et de leur préférence pour des cultes portant des fruits. Voici l'interprétation que j'en fais. Précédemment, il a été dit entre autres que: les hommes agissent selon leur nature (shloka 3-33); il est préférable que chacun accomplisse sa tâche plutôt que celle du voisin (shloka 3-35); ces dispositions naturelles appelées gunas font l'objet de régulations imposées par la sagesse (traigunya-vishaya veda - 2-45). Cette propension des hommes à certaines activités correspondant à leur caractère et le développement d'aptitudes corrélées est la raison (ou le prétexte) d'une distribution des tâches en fonction des gunas. L'ordre du monde, la structure de la société, comme toute chose Il en est l'auteur. Il n'est en aucun cas question de s'en défendre en ajoutant: j'en suis l'auteur (kartŗi) certes, mais cependant "non-acteur" (akartŗi), car je suis immuable (avyaya) et par conséquent non-concerné par le karma. Personne n'aurait contesté le bien-fondé des varnas à l'époque et les personnes concernées par cet enseignement n'étaient pas les tribus non civilisées (dāsa, anārya), traitées de "mangeurs de chiens" (shva-pake) dans la section qui suit. Hormis ceux-ci, les exclus que Gandhi nommera harijan n'existaient pas encore. Non, la signification est tout autre: contrairement aux activités gérées par les gunas (guna-karma-vibhāgasha), Ses actions ne l'affectent pas car Il n'en attends aucun profit (na me karma-phale sprihā). Il n'agit pas dans son intérêt puisqu'il n'en a aucun et donne ainsi l'exemple de l'action immergée dans le Brahman, cette transcendance de l'activité matérielle qu'on nomme sacrifice. Quoi d'étonnant à cela puisque, dira-t-il plus tard, Il est la Personne du Brahman, le Seigneur du sacrifice.
    Maintenant ajoute Krishna: "celui qui est parvenu à comprendre (abhi-jnā) cela à propos de Moi, lui-même n'est pas lié par ses propres actions", puisqu'il sait que ce qui lie l'auteur à l'action est l'attente d'un résultat à titre individuel (kānkshā, icchā, sprihā). Cette action qui n'est pas faite pour soi n'est pas sienne. Il n'est pas plus question d'en revendiquer la paternité après coup parce qu'elle est vertueuse, en espérant une récompense, que d'en craindre les retombées négatives. D'autre part, l'idée que la compréhension de la pureté divine entraîne la pureté de l'âme du sage vis-à-vis de l'action en suggère à mon avis une autre plus générale: parvenir à comprendre quelque chose à Son égard revient à mieux se comprendre soi-même. Respectivement, si tant est que nous soyons d'essence divine (Dieu nous fait "à son image", ou "de Sa nature" dit-Il dans la Gītā), ne peut-on espérer Le connaître mieux en s'étudiant soi-même? L'idée n'est pas sans danger car elle suppose qu'on sache distinguer ce qui en soi est le propre de soi de ce qui n'est qu'apparence ou appendice (un chapeau dit Bhishma dans le Santi Parva). L'inverse n'est pas moins problématique car la conception qu'on a de Lui ne peut être appliquée à soi-même qu'avec modestie. S'étudier soi-même revient en fait à se demander quel est son idéal. Si l'idéal humain consiste à agir pour le bien général ou comme dirait Rabindranath Tagore "pour l'harmonie universelle", pour le principe, sans en attendre de bénéfice ou de gratitude, personnellement je trouve cette conception de l'idéal plus sensée que la notion de récompense de l'altruisme et punition de l'égoïsme qui s'impose pour justifier la vertu dans une culture individualiste. Le Dieu de la Gītā n'inflige pas de sanctions à proprement parler ni ne distribue de récompenses, autres que celles qu'on a espérées ou qu'on aurait dû être capable d'anticiper et dans le monde même où ces notions ont un sens. (Vishnu il est vrai porte des armes mais ne s'en sert que rarement et être sa victime est presque un titre de noblesse). C'est soi-même qu'il faut craindre, ou plutôt ce qu'on croît être. Quant à celui qui pense que l'intérêt général va à l'encontre de ses propres intérêts, n'est-il-pas comme un drogué vivant dans un monde artificiel?
  15. C'est en connaissance de cela que tes prédecesseurs qui aspiraient à la libération ont agi. Aussi accomplis ta tâche en suivant leurs traces.
  16. Qu'est-ce que l'action et qu'est-ce que l'inaction? Les sages sont perplexes en cette matière. Je vais t'expliquer ce qu'est l'action afin que le sachant tu t'affranchisses du malheur.
  17. Il faut effectivement être éclairé à propos de l'action ainsi que de la "mésaction" et de l'inaction. Les voies de l'action sont impénétrables.
    Boddhavyam karmanah (du verbe budh) signifie que "quelque chose doit être compris de l'action" et boddhavyam vi-karmanah que "quelque chose doit être compris de l'action qui altère" (transforme, divise, pervertit, détruit). Opposée à l'action appropriée conforme au devoir moral il y a l'acte qui modifie son auteur, le méfait qui le détruit, et puis la passivité (akarman). Lorsqu'on ignore les subtilités qui les distingue, on croit bien faire et on commet une erreur de jugement parce que l'intelligence n'est pas "buddhi-yukta" (voir section 2). On conçoit mieux qu'Arjuna se montre prudent avant d'agir, au risque de paraître obtus, puisque son guru dit que le sujet est très complexe (gahanā: dense, profonde, impénétrable comme la forêt des illusions) et que les "esprits inquisiteurs" (kavi - traduit par philosophe) s'y perdent.
  18. Celui qui voit l'action dans l'inaction et l'inaction dans l'action est un sage parmi les hommes et il accomplit toutes les actions en état de conscience transcendantal.
  19. De celui dont toutes les  entreprises sont  dépourvues de projet de gratification, il est dit par les lettrés que ses actions sont consumées par le feu de la connaissance.
  20. Ayant renoncé à s'associer au bénéfice de l'action, toujours satisfait et sans protection, il ne fait rien du tout bien qu'engagé dans toutes sortes d'actions.
  21. Lui qui est sans désirs, qui contrôle ses pensées et lui-même, qui a abandonné toute tendance à la possessivité, qui accomplit seulement des actions corporelles, il n'encourt aucun péché.
    Certains mots se prêtent à une libre interprétation. Yata-citta-ātmā implique une emprise (yam) sur soi-même (ātmā) et ses pensées (citta) placés sur un même plan , pas des pensées par l'âme ou vice-versa; certains pensent que ātmā correspond ici à l'intelligence ou au corps. Plus probablement il est pleinement conscient et contrôle ses pensées. L'activité corporelle seule peut signifier que l'activité ne concerne que son corps, qu'elle est mécanique, ou bien qu'il ne s'acquitte que de tâches pour maintenir son corps en bon état.
  22. Satisfait de ce qui est venu spontanément en sa possession , libéré de la dualité et de la jalousie, identique dans le succès et l'échec, il n'est jamais entravé bien qu'agissant.
    Le mot dualité (dvandva) n'est apparu jusqu'à présent que dans le shloka 2-45. Plus tard Krishna lui accordera une place particulière dans les manifestations de sa māyā (section 10 shloka 33), sous le prétexte que son écriture duplique la syllabe "dva" (qui veut déjà dire deux). Mais dvandva est un concept important puisque c'est la paire, le couple de choses complémentaires ou opposées: mâle et femelle, chaud et froid, plaisir et peine, désir et aversion, action ou inaction, implication dans le monde matériel (pravŗitti) ou abstention de se matérialiser à nouveau (nivŗitti).... On ne l'emploiera pas pour succès et échec car il ne s'agit pas d'un choix.
  23. Les actions de celui qui est libéré et sans attachement, dont la conscience est ancrée dans la connaissance et qui agit par sacrifice se dissolvent entièrement.
    Le shloka qui suit explique dans quoi se fond ou se dissout cette activité sacrificielle, dont le fruit est par définition une offrande.
  24. Brahman est l'acte d'offrande et Brahman est le beurre, offert dans le feu du Brahman par le Brahman. C'est ce Brahman qui est la destination de celui qui, immergé dans la transcendance, effectue l'oeuvre du Brahman.
    Voici un shloka qui exprime on ne peut plus clairement le concept de Brahman: c'est à la fois l'action, l'agent, le moyen, l'objet, le destinataire et toute activité désinteressée se fond dans l'oeuvre du Brahman (brahma-karma). Dans le rituel symbolique du sacrifice consistant dans l'offrande de beurre clarifié au feu l'officiant est un brāhmana. Mais ici l'agent est simplement brahman , incarné par celui qui agit au nom du Brahman. Généralement il est convenu d'appeler cette personne une "créature du Brahman" (brahma-bhuta), qualificatif qui n'est en rien péjoratif, bien au contraire. Il est précisé qu'elle agit en état de samādhi, ce qui a été expliqué dans le commentaire du shloka 2-44: immergé dans le siège, la fondation, le réceptacle, établi dans la transcendance. Les monistes qui croient au Brahman impersonnel mais qui doutent de l'existence d'une Personne divine aux commandes (voir section 8: adhi) disent que celui qui s'immerge dans le Brahman, se fond en lui, et en quelque sorte s'identifie à lui, devient le destinataire du sacrifice. Sans en faire le calcul, il devient le propriétaire de tout ce que la personne individualiste malgré tous ses efforts ne pourra jamais acquérir. Mais il n'est pas le moins du monde question de destinataire dans ce shloka, d'ailleurs Brahman est impersonnel. L'idée importante qu'il véhicule est que le sacrifice est une activité désintéressée et que Brahman est aussi l'activité. On a tendance à l'oublier bien que son nom le rappelle: ce qui croît, évolue et s'étend (indifiniment), l'ensemble "tout" en ébullition. L'univers est conçu pour l'action: une scène de théatre où la pièce s'intitule sacrifice.
  25. D'autres yogins accomplissent un sacrifice  en le dédiant aux demi-dieux, d'autres offrent leur sacrifice par sacrifice dans le feu du Brahman.
  26. D'autres offrent l'audition et autres fonctions sensorielles dans le feu du contrôle des sens. D'autres encore sacrifient la vibration sonore et autres objets dans le feu des sens.
  27. Ensuite il y a ceux qui, éclairés par la connaissance, offrent toutes les activités des sens et celle du souffle vital par le contrôle spirituel dans le feu du yoga1Les mots ātmā-samyama-yoga-agnau sont accolés dans cet ordre, semblant signifier que le self (ātman) est contrôlé (samyama) dans le feu (agnau) de l'union du self avec le Self (yoga). Imprégné par la culture occidentale, on est instinctivement enclin à traduire ātma-samyama (ou samyama-ātman, yata-ātman, vinigraha-ātman, qui ont des sens à peu près équivalents), par self-contrôle, oubliant que seul le self peut avoir le contrôle s'il s'est libéré de l'erreur. Il convient donc de penser systématiquement à l'opposé: avoir conscience du self ou contrôler l'esprit par le self. .
  28. Certains aussi , adhérant à un vœu auquel ils se sont engagés, , font le sacrifice de denrées en leur possession ou sacrifient par des austérités, par des pratiques de yoga, ou encore  par l'étude et la récitation des Vedas.
    Le shloka 24 dit que ceux qui sont immergés dans la transcendance sont les bras officiant au sacrifice du Brahman. Ceux qui offrent leur sacrifice à un destinataire viennent "ensuite"; suivant est en effet le sens exact du qualificatif apara utilisé pour les qualifier dans le shloka 25, tandis que le mot autre (anya) figure effectivement dans le shloka 26. Puisque les yogins qui dans le shloka 25 offrent leur sacrifice au feu du Brahman sont autres que ceux entièrement immergés dans le Brahman dans le shloka 24, leur feu est sans doute celui de la connaissance. En effet, ils agissent "au nom du sacrifice", geste intellectuel s'il en est. Il en est d'autres encore dont le feu (le moyen) consiste dans le contrôle de leurs sens et qui lui offrent (pour objet) le fonctionnement même de ces sens. Dans la pratique on peut imaginer qu'ils s'isolent pour ne plus rien entendre et voir ou qu'il font voeu de se taire. Pour d'autres encore les sens sont le moyen du sacrifice et l'objet devient la sensation perçue. Selon le même principe, peuvent être aussi offerts en sacrifice l'activité de toutes les fonctions vitales dont les sens et ce qu'elles produisent; la vie même devient le sacrifice.
    Les pratiques de contrôle du corps par le yoga auxquelles il est fait brièvement allusion dans le shloka 28 s'apparentent sans doute à celles qui ont fait l'objet des fameux yoga-sūtra quelques siècles plus tard et qui sont encore pratiquées avec ferveur de nos jours par ceux qui identifient le yoga essentiellement au contrôle de soi (samatvam yoga ucyate). Postérieurement à la Gītā, la déviation du mot yoga de son sens d'union spirituelle est en partie l'oeuvre des Bouddhistes car ils ont conservé la pratique dans le but de méditer mais sont en principe athéistes (niant toute existence permanente à quoi s'uniraient-ils?). Cependant plusieurs sections du Mahābhārata (dans les Shānti et Anushāsana Parva) font état de la pratique du yoga par certains dans le seul but d'acquérir des pouvoir supra-normaux et d'augmenter leur longévité. Sans doute cherchent-ils à trouver ces pouvoirs spirituels exceptionnels dans l'union avec le Brahman? L'idée en soi est une contradiction car aucune entreprise égoïste ne peut être associée au Brahman, mais il était inévitable que certains la forment. En effet elle est probablement inspirée par l'utilisation qui est faite du mot yoga appliqué aux activités de Krishna ou Vishnu Lui-même. Lorsque les dieux demandent à Vishnu de s'incarner pour sauver encore une fois le monde ils Lui disent: "O grand Vishnu veuille bien "t'atteler" (yuj) à cette tâche pour la satisfaction des mondes" (par exemple dans le Rāmāyana, Balkanda XV-11). Krishna emploie plusieurs fois dans la Gītā le terme yoga-māyā (shlokas 7-25, 8-10 entre autres) ou simplement yoga (shlokas 9-5, 10-7) pour exprimer l'idée qu'Il investit sa conscience dans la manifestation d'un pouvoir, tel que l'illusion du monde réel ou l'existence des créatures, et le terme est immanquablement traduit par pouvoir mystique. Nul doute que l'utilisation du mot yoga dans ce sens ait inspiré le désir de bénéficier d'une partie de ces pouvoirs par la pratique du yoga. Pour la même raison un pouvoir mystique est souvent attribué à ces créatures parfaites appelées siddhas qui s'absorbent dans le yoga dans le svar-loka.
  29. D'autres encore offrent le flux de l'air sortant dans celui de l'air entrant  et vice versa, en bloquant le passage del'inspiration et de l'expiration, avec pour but ultime l'extension du souffle vital. D'autres offrent les flux vitaux dans eux-mêmes en restreignant leur alimentation.
    Les exercices respiratoires et différentes postures sont les bases du hatha-yoga, qui prépare au contrôle des sens et à la réalisation intérieure. Le mot hatha signifie violence, laquelle est exercée sur le corps pour forcer l'esprit à se détourner des objets extérieurs. Certains pratiquent le contrôle respiratoire en inversant les flux d'air exhalé (prāna, qui va vers le haut) et inhalé (apāna, qui va vers le bas). Ils halètent pendant un certain temps jusqu'à atteindre un équilibre et l'arrêt respiratoire. Paradoxalement le but de ce pranāyāma-yoga est de prolonger (āyāma) le souffle vital (prāna), i.e. la vie, pour avoir plus de temps à consacrer à la réalisation du self. L'offrande des flux vitaux en eux-mêmes (aussi appelés prāna) réfère aux flux d'air, de chaleur, de sang et autres fluides corporels entre les chakras (voir Anugītā dans le livre 14 "Ashvamedha Parva" du Mahābhārata). Je suppose que l'objectif est le même car le jeûne pratiqué avec modération a des vertus thérapeuthiques reconnues. Nombre d'Indiens le pratiquent régulièrement, par exemple le onzième jour de chaque lune croissante ou décroissante (ekadashi).
  30. Tous ceux-là qui savent ce qu'est le sacrifice sont purgés de leur lot de péchés par le sacrifice. Ayant goûté au nectar des restes de leur sacrifice, ils se dirigent vers l'éternel Brahman.
    Pratiquant volontiers l'humour, Krishna utilise un verbe évoquant l'abstinence et le jeûne (kshap) pour exprimer la suppression des fautes commises par le sacrifice, autrement dit le sacrifice peut être considéré comme une purge ou un bain restaurant la propreté. Vice versa un bain dans la rivière de la pureté, Gangā, absout de toutes les fautes. Un arbre dit-on qui pousse sur la rive de Gangā ou de la Narmada est purifié de son karma et éligible au nirvāna. La formule imagée qui suit, concernant l'élixir de vie (amrita) que constituent les restes d'un sacrifice et le plaisir qu'on trouve à déguster cette grâce divine (prasad), évoque pour nous les sucreries qui sont redistribuées après leur offrande au temple et que chacun s'empresse de déguster ou de porter à ses proches comme le plus excellent des mets. Mais le vrai élixir du sacrifice qu'évoque ainsi Krishna est la sensation d'avoir fait un pas dans le bon chemin.
  31. Ce monde n'est pas la place de celui qui ne fait pas de sacrifices. Quelle autre est-elle, O meilleur des Kurus?
  32. Ainsi différents types de sacrifices sont exposés dans les Vedas. Sache que tous procèdent de l'action et sachant cela tu seras libéré.
    L'expression "des sacrifices exposés dans la bouche du Brahman" est un peu ambiguë. Ces mots choisis pour exprimer poétiquement que ces sacrifices sont exposés dans les Vedas (qui sont la parole du Brahman) évoquent le rituel du sacrifice. En effet, avant de pratiquer un sacrifice rituel, ses ingrédient sont répandus (vitata) sur l'aire consacrée avec une répartition codifiée. Une fois de plus, ce n'est sans doute pas une coincidence si le verbe utilisé (tan, participe tata) pour décrire cet étalage est le même que celui pour dire que tout cet univers est imprégné par Cela (tena sarvam idam jagatam tatam). Les ingrédients du sacrifice sont arrangés comme les éléments d'un univers et offerts à trois feux, qui sont autant de bouches et les symboles de la triple nature de l'univers et du feu (en plus de consommer les offrandes ayant différent destinataires tels que les esprits tutélaires et les dieux).
  33. Le sacrifice dans la connaissance est supérieur au sacrifice des possessions matérielles, O châtieur de tes ennemis. Somme toute, O Pārtha, toute action atteint la plénitude dans la connaissance.
    Les sacrifices sous la forme de dons, d'austérité, sans compréhension de leur portée morale ne sont que des actes exécutés conformément à des règles d'éthique dictées par la tradition. Pour qu'ils portent leurs fruits, les sacrifices offerts dans un feu doivent suivre des rituels établis par les Vedas, qui sont la culture compréhensive de leur portée des morale. Les traditions sans la culture sont vides de sens. Plus généralement, toute activité trouve son aboutissement (parisam-āp) dans l'enseignement qu'elle apporte. Le sacrifice non seulement nourrit le feu du Brahman, il enrichit spirituellement la personne qui l'accomplit. Le mot composé jnāna-yajna peut être lu sacrifice dans la connaissance mais aussi sacrifice par (l'étude pour acquérir) la connaissance, référant ainsi à tout ce qui a été dit auparavant sur l'activité et la non-activité, le "sacrifice par sacrifice" (shloka 25) et les shlokas qui suivent.
  34. Apprend ces choses en te prosternant (devant un maître spirituel), en (lui) posant des questions et en (lui) rendant service. Les sages  instruits de la vérité t'initieront à la connaissance.
    Les mots "devant un maître spirituel" qui ne figurent pas dans les deux premiers pieds du shloka vont de soi. Selon les deux pieds de vers qui suivent (deux fois 8 syllabes, dans ce shloka la deuxième phrase) la personne éligible au titre de guru est celle qui voit la vérité, i.e. une personne éclairée. La démonstration ostensible d'un grand respect et la servitude faisait partie de l'enseignement. Le respect est une valeur de base de la culture védique, une sorte de propreté mentale (shloka 17-14) et le guru était la personne la plus respectable après les dieux et les brāhmanas (en fait il était l'un de ceux-ci), avant même les parents. De nos jours encore praņam (prosternation virtuelle du geste praņipāta recommandé ici par Krishna) est resté une salutation plus respectueuse que namaste. Les shlokas 8 à 12 de la section 13 qui enseignent en quoi consiste la vraie connaissance commencent par l'humilité, la modestie et s'asseoir aux pieds d'un guru (upāsanam ou upanishad). Ils concluent sur la recherche de la vérité et de la personne qui transcende toutes les autres (l'adhyātma). La connaissance que Krishna suggère d'apprendre aux pieds du guru est bien sûr cette connaissance transcendantale, pas celle enseignée à l'université. La connaissance encyclopédique est peu prisée dans la Gītā et autres upanishads car elle se traduit par une dispersion de l'attention aussi futile que les autres plaisirs. Les philosophes grecs stoïciens partageaient cette opinion, considérant la curiosité comme un appétit de nouvelles sensations intellectuelles. Pour eux également il convenait de focaliser son attention sur ce qu'il importe d'apprendre, à savoir dans leur cas la vertu. Dans la Gītā, la vertu (dharma) s'identifie à la religion et à la purification de l'existence (bhāva samshuddhi) et elle correspond à la liste de choses à apprendre énumérées dans les shlokas 8 à 11 de la section 13, précédant la quête plus essentielle de la vérité et de l'adhiātma (shloka suivant 13-12).
  35. Ayant acquis cette connaissance tu n'avanceras plus dans l'illusion, O fils de Pāndu, et elle te fera voir toutes les créatures dans le Self , autrement dit en Moi.
    La phrase "toutes les créatures en Moi) est une introduction au concept développé au début de la section 9: toutes les créatures se "tiennent" à partir de Moi (mat-sthani), que tout le monde lit "elles sont en Moi", faisant une simplification trompeuse. Inutile d'anticiper car c'est un point délicat pour certains, bien que l'image du vent dans l'atmosphère soit on ne peut plus explicite.
    Par ailleurs il est d'usage de traduire "na punar yāsyasi moham", plus librement que je l'ai fait, par: "tu ne seras plus en proie à l'illusion". Mais c'est expurger le poême d'une des images favorites des textes védiques: celle de la forêt inextricable et terrifiante des illusions (moham) au travers de laquelle doit progresser (yā) le sage. La vie est un voyage (yāna) à bord d'une drôle de machine (yantra- shloka 18-61) au coeur d'une dense forêt, qui était ce que les anciens connaissaient de plus terrifiant dans leur environnement. Souvent aussi ils utilisaient l'image de l'océan des misères que ce sage devait traverser à la nage avant d'atteindre la berge de l'émancipation, à moins qu'il possède un bateau de la connaissance comme suggèré ci- après.
  36. Même si tu es le plus grand de tous les pécheurs, dans le bateau de la connaissance tu franchiras les misères.
  37. Tout comme un feu consumant  le bois le transforme en cendres, O Arjuna, le feu du savoir a le même effet sur toutes les actions.
  38. Il n'y a rien de plus purificateur que la connaissance en ce monde. Avec le temps, celui qui est devenu un yogin accompli trouve  cette connaissance en lui-même.
    Pavitra est un moyen de purification. On pense systématiquement à l'eau à cause de Gangā, ou au feu qui consume tout, mais on verra plus tard que Krishna choisira Pāvana, un des noms du vent, comme élément purificateur. Je ne suis pas sûr de la raison qui fait appeler Vayu du nom de Pāvana, sinon qu'il est la vie et l'action (il est le mouvement dans l'air) et qu'il faut passer par l'épreuve de la vie pour se purifier. Le feu est énergie, consommation, digestion, source de nourriture, tandis que l'eau est le réceptacle matériel dense et informe de la vie, le symbole de la chimie auquel on associe un goût très pur, la matrice sur laquelle repose Nārāyana entre deux créations. On a déjà vu que le verbe vid correspond plus ou moins au verbe français trouver: on trouve la connaissance (vindati vedam) et la pureté se trouve ici (pavitram iha vidyate), quand ce n'est pas pour dire qu'on ne trouve pas d'avenir à ce qui est faux (nāsato vidyate bhāvah). Le sanskrit offre la possibilité de le conjuguer de 3 manières différentes pour exprimer ces nuances. Il me semble intéressant que ce qu'il importe de trouver au cours d'une vie soit la connaissance (de soi surtout) et la pureté, que le principe qui préside à la création soit l'intelligence (mahat) et que par ailleurs le réel matériel soit synonyme d'ignorance. Gandhi allait jusqu'à dire que Dieu est la Vérité. C'est beaucoup plus troublant que dans le monde des images bibliques l'arbre de la connaissance porte les fruits du péché.
  39. Celui qui a la foi, qui en a fait son but suprême et qui controle ses sens obtient la connaissance. L'ayant obtenu bientôt il atteint la paix suprême.
  40. La personne dénuée de connaissance et de foi, qui doute, s'abîme.  Pour cette âme en proie au doute il n'y a nul bonheur en ce monde ni dans un monde futur.
    Il m'a semblé préférable d'éviter de traduire vi-naś par se détruire, ou se perdre complètement, car cela pourrait être perçu comme une disparition. Cette personne ne cherche le bonheur que dans les plaisirs matériels parce qu'elle est persuadée d'être son corps. Il en sera probablement de même dans sa prochaine vie, dit Krishna. Mais, si elle est perdue tant qu'elle garde ce point de vue, elle a l'éternité devant elle pour prendre conscience de son erreur.
  41. Les actions ne l'entravent pas, O Dhananjaya, celui qui a renoncé à leurs fruits dans le yoga, qui a éliminé le doute par la connaissance et qui est dans son état propre.
    Le suffixe vat (ou van) exprime un état (celui du mot qui précède) mais est souvent traduit en anglais ou français par "en possession de". Aussi ātmavan peut à la rigueur être traduit par en possession de son self ou situé dans le self, au lieu de dans son état propre.
  42. Par conséquent, éliminant  ce doute qui a germé en ton cœur sous l'effet de l'ignorance et établi dans le yoga, lève-toi (et combats), O Bhārata.
    L'enseignement de cette section porte donc sur la compréhension des voies de l'action. Il y a l'action égoïste intéressée et l'action désintéressée qu'on appelle le sacrifice. Le moyen d'échapper à l'asservissement par l'action intéressée est la connaissance de ces distinctions concernant l'action. Cette connaissance réduit les conséquences de toute action à néant, comme un feu réduit le combustible en cendres, car celui qui la possède en tire les conséquences et agit en état de conscience transcendantale. C'est pour cela qu'on parle de jnāna-yoga (l'union par la connaissance), qui est une nouvelle étape dans la prise de conscience par rapport au karma-yoga. Ce dernier est un état de conscience actif ou d'activité consciente, qui consiste à agir verteusement, en domestiquant ses sens pour réduir le désir au silence et en restant indifférent aux aléas de l'existence. Le jnāna-yoga n'est pas une union intellectuelle obtenue par l'étude ou par le questionnement philosophique. C'est un état de conscience compréhensif dans lequel on se meut, agit et pense sans risque, parce qu'on ne se sent pas personnellement impliqué (seul le corps l'est) et un stade transitoire vers le bhakti yoga. Quand dans le shloka 41 il est dit que la personne a renoncé aux fruits dans le yoga, on est tenté de traduire qu'il y a renoncé par dévotion. Cette action désintéressée, brûlée dans le feu de la connaissance, à qui est-elle offerte en sacrifice? Plus tard Krishna dira: quoi que tu fasse, penses en le faisant que tu me l'offre (shloka 9-27). Alors, peut-on ajouter, de jnāna-yogin tu seras devenu bhakti-yogin.