raso ham apsu kaunteya
prabhāsmi shashi-sūryayoh
pranavah sarva-vedeshu
shabdah ke paurusham nrshu
Je suis le goût de l'eau, fils de Kunti, l'éclat du soleil et de la lune, les trois lettres essentielles des Védas, le son dans l'éther et le talent des hommes.

Chapitre 7
  1. Shrī Bhagavān dit:
    Apprends maintenant, O Pārtha, comment, avec ta pensée fixée sur Moi, en t'engageant dans le yoga et t'en remettant à Moi avec conviction, tu Me connaîtras pleinement.
  2. Je vais te révéler sans rien omettre cette connaissance phénoménale et son essence, en possession de laquelle il ne te restera plus rien à apprendre en ce monde.
    La traduction littérale de la première moitié du shloka est: Je vais te dire sans rien omettre la connaissance brute (jñāna) et la connaissance éclairée (vijñāna). On parle aussi couramment de connaissances phénoménale et transcendantale. La différence entre les deux a déjà été évoquée à propos du shloka 46 de la section 2. Le préfixe vi a pour fonction d'exprimer que l'action qu'il précise (ici jña) est exécutée de façon extensive, en en faisant le tour. Vijñāna est donc la connaissance du principe essentiel qui permet de comprendre tout le reste, le fondement des choses en quelque sorte. Le Bŗihadāranyaka Upanishad prononce cette sentence, déconcertante au premier abord, à propos de la fièvre de connaissance (4.4.10): "Ceux qui vénèrent l'ignorance pénètrent dans l'obscurité, ceux qui s'entichent de savoir entrent dans une obscurité encore plus grande." Vénérer l'ignorance signifie ne se préoccuper que de jouir de la vie sans rien chercher à comprendre. S'enticher de savoir est une erreur car c'est aussi une recherche de plaisir, comparable à la gourmandise, et si elle ne rend pas forcément fou, elle rend trop souvent vaniteux. "J'ai tout compris" a osé dire un jour Einstein. Le scientifique avide de connaissance s'absorbe dans ses découvertes et s'y perd soi-même, ainsi bien souvent qu'une vision compréhensive de l'essentiel. Un point remarquable des religions védiques sur le plan de l'éthique est cet amour de la Vérité et du discernement qu'enseignent les Upanishads et Purānas. Rāma dit à son frère Bharata (dans le Rāmāyana de Valmiki, Ayodhyā-kānda section CIX shloka 13): "Le Tout Puissant est Vérité, la vérité est l'essence du devoir en ce monde, la vérité est la racine de tout, le refuge suprême." C'est la vérité sur la nature des choses qu'il importe de savoir et non leur description détaillée, l'exemple classique étant qu'un pot est avant tout de la terre: une fois cassé, réduit en miettes, la terre reste tandis que le pot a disparu. Si on vous montre un pot et vous demande ce que c'est, il est donc plus avisé de dire "c'est de la terre" que "c'est une poterie de l'époque Ming fabriquée par tel maître". Vijñāna est la connaissance de l'essentiel et c'est cela que Krishna propose à Arjuna d'entendre dans cette section, sans rien omettre (aśeşata). Śeşa est le résidu lorsque la création est dissoute par le Tout Puissant (Īśvara), résidu personnifié par le serpent du même nom (Śeşa) sur lequel repose Nārāyana, et incarné par Balarāma, le frère de Krishna. C'est précisément de cosmologie dont va parler Krishna dans cette section, laissant pour des sections ultérieures l'enseignement d'autres choses tout aussi essentielles, qu'il qualifiera de confidentielles. Cette cosmologie est celle qu'on appelle l'analyse sānkhya de l'univers. Alors que selon cette classification (ou analyse), la Personne du Brahman est le 25ème élément, extérieur à l'agglomérat des 24 autres constituant la Nature, Krishna dit "tu sauras tout de Moi". Pourquoi? Parce que c'est son œuvre, sa manifestation en chaque chose dans la vie de tous les jours (shlokas 6-30 et 18-20).
  3. Sur plusieurs milliers d'hommes, il s'en trouvera un qui s'efforce à la perfection, et encore parmi tous ceux qui ont atteint cette perfection, il s'en trouvera un qui me connaît vraiment.
    Jugement sévère, qui évoque, pour celui qui a déjà lu la Gītā, cet autre enseignement essentiel, dans les shlokas 8 à 12 de la section 13, des choses qu'il importe d'apprendre pour devenir un "connaisseur du champs des activités". En tête de liste figure l'humilité (amānitva). Sur plusieurs milliers, quelqu'un (kaścid) fera un effort et parmi tous ceux qui ont réussi à se purifier et sont devenus parfaits (siddha) quelqu'un (kaścid) Me connaîtra vraiment. Pour bien préciser de quel type de connaissance Il parle, cette fois Krishna emploie le verbe vid réservé à la connaissance un échelon au dessus de vi-jña, celle de la qualité des Vedas, et pour faire bon compte il ajoute tattvata (en vérité). L'hindouisme n'est pas une religion pour dilettante et il est compréhensible qu'Arjuna s'inquiète de se dissiper comme un nuage s'il n'est pas l'élu sur plusieurs milliers. C'est pour cela sans doute que Buddha proposa une philosophie de vie moins élitiste, mais dont le grand tort est de n'être pas une religion. Si l'hindouisme est élististe (un paradoxe puisqu'il prêche l'abstraction de l'ego), il n'en a pas moins un autre aspect rassurant: nul n'est condamné sans appel à perpétuité et l'effort est récompensé. La croyance en l'existence de ces sphères intermédiaires où séjournent non seulement les devas incarnant des concepts mais aussi ces siddhas qui ont atteint la perfection ne sert pas qu'à satisfaire le besoin compulsif des habitants d'Hindustan de se prosterner devant des idoles. Beaucoup par modestie n'aspirent qu'à atteindre ces sphères-là et préfèrent lire le Rāmāyana qui parle uniquement de morale et de justice et laisser aux rishis la prétention à la sphère suprême. Mais le jugement que prononce ici Krishna porte moins sur l'aptitude limitée des hommes à faire abstraction de leur ego et de leur compulsion à posséder ce qui les entoure ou (plus difficile encore) à ne penser qu'à Lui et rien d'autre, que sur leur aptitude à Le connaître. De ce point de vue, Il aurait pu aussi bien inclure les devas, avec Indra à leur tête comme il convient de dire, dans la multitude qui peut dire à propos de ce qu'est le Brahman et la Personne du Brahman, tout ce que je sais est que je ne sais rien: "na iti na iti satyasya satyam iti " ni ceci ni celà mais la vérité sur tout ce qui est (Brihadāranyaka 2-3-6).
  4. La terre, l'eau, le feu, l'air, l'éther, l'esprit, l'intelligence ainsi que l'ego, sont les huit éléments composant  Ma Nature.
    Prakŗiti est ce qui accomplit l'action. C'est ce mot qu'on traduit par Nature mais qu'on pourrait aussi bien traduire par l'Univers réel, celui des manifestation, ou comme Swami Prabhupāda par l'Energie. Les scientifiques agnostiques disent qu'au début il y avait l'Energie puis il y eut le bang et se manifesta la matière en mouvement. Prakŗiti est non manifeste et éternelle. Dans la section 14 Krishna évoquera brièvement mahat (du verbe mah): ce qui excite ou qui réjouit, cette puissance créatrice qui est la Sienne, avec laquelle de Prakŗiti, cette Nature brute non manifeste et informe, il produit l'abondance de formes. Mahat est la graine d'intelligence cosmique qui produit dans l'ordre les gunas puis les tanmātras: ces choses les plus simples (tan-mātra veut dire cette matière élémentaire), aussi appelées essences subtiles, qui sont respectivement l'audition, la vision, le toucher, l'odorat et le gôut. Non-manifestes, elles se fixent dans cinq éléments matériels (mahābhūtas) qui les concrétisent. L'espace (kha) n'est pas seulement le théatre de l'action, qu'il fallait bien créer avant tout ainsi que le clap du temps zéro, l'espace est l'élément qui propage les sons selon la théorie sānkhya. Les scientifiques pragmatiques ne manqueront pas de critiquer cette conception erronée: le son se propage par vibration, donc dans un milieu non vide (gaz, liquide ou solide). Mais encore aurait-il fallu commencer par enseigner la théorie des vibrations pour expliquer cela il y a 3000 ans. Ce qui est remarquable est d'avoir compris que le gaz (l'air ambiant ākāśa ou le courant d'air, le puissant Vayū) a le don de toucher, en plus du don de propager les sons car selon la théorie sānkhya de l'évolution il procède du précédent (l'espace). Le feu (anala ce qui respire et consume, mieux connu sous le nom d'Agni) a une forme et une couleur et donc il se voit, en sus de toucher et crépiter. L'eau (āpa) a un goût et la terre (bhūmi) a une odeur. Mais à quoi servirait l'univers s'il n'y avait un cerveau pour gérer ces sensations (manas), une intelligence (buddhi) pour les analyser et conclure les avantages et inconvénients de chaque sensation, enfin un ego pour décider que c'est lui qui sent et s'il aime ou déteste ce qu'il sent. En fait l'ego (ahankāra) est créé bien avant, en même temps que les gunas: il est ce qui définit les choses et les limite par la même occasion. Le propos de Krishna n'est naturellement pas de faire un exposé détaillé de la théorie sānkhya. Aussi, pour compléter la description de l'agglomérat (grāma) mentionné ci-dessus, à Prakŗiti sous sa forme indifférentiée et non-manifeste, Mahat, les gunas, les cinq tanmātras, l'ahankāra, manas, buddhi et chitta (la conscience), et les cinq mahābhūtas, il convient d'ajouter les cinq indriyas (sens cognitifs) pour obtenir 24 composants. Leur liste diffère cependant selon les textes, certains remplaçant les gunas, buddhi et chitta par les cinq sens connatifs (de l'action -voir Bhāgavata Purāna section III-26, Shānti Parva sections 307 et 330).
  5. A coté de ceux-là, sache ,O toi au bras puissant, qu' il en est une autre forme  supérieure constituée par la créature vivante par laquelle est possédé l'univers.
    Il est assez difficile d'expliquer la différence entre le verbe dhŗi et bhŗi ou bhuj, qui tous trois expriment la possession, la souveraineté, la gouvernance, le maintien en état, sinon que bhuj a plus la nuance de jouissance et donne bhokta, tandis que bhŗi a celle d'un effort de soutien et donne bharata, et que dhŗit fait penser à fermeté et donne dhŗita ainsi que Dhŗitarāshtra. Cette autre Prakŗiti dit Krishna est "jiva-bhūta". Partant du sens ambigu de ce mot et du verbe dhŗi, les traductions divergent notablement et ce qu'il convient de faire en pareil cas est d'en faire la synthèse. La créature (bhūta) est matérielle, de nature évanescente (kshara bhāva- shloka 8-4). La vie l'est aussi, mais ce qui est vivant (jīva) est une âme incarnée dans un corps, qu'elle anime et maintient (dhŗi) en mouvement, l'exploite aussi et en jouit. Or l'univers dont il est question s'appelle précisément en sankrit "ce qui bouge" (jagat). A quoi en effet pourrait bien servir un univers immobile ou inhabité? Respectivement comment pourrait-il persister sans personne pour en être conscient?
    Chaque relecture de la Gītā amène de nouvelles réflexions et ce sont ces deux shlokas évoquant la création qui m'ont inspiré ceci. Il y a essentiellement deux conceptions de l'univers. A propos de leurs propres créations, les scientifiques utilisent aujourd'hui les termes anglais de bottom-up et top-down pour la conception. La stratégie bottom-up est celle de l'évolutionisme, tandis que la stratégie top-down est le créationisme. N'est-il pas terrifiant de penser que des gens puissent croire que la construction du monde résulte d'un processus d'empilement par essai et erreur des briques élémentaires? Cet univers, tel qu'ils le conçoivent, est comme un chateau de sable que le mouvement d'un seul grain suffirait à faire écrouler. Une autre image qu'il donne est celle d'un pot conçu par la glaise qui le compose. Un pot n'est-il pas imaginé par un potier avant d'être façonné? Ce n'est pas la crainte que le château de sable s'écroule (contrairement à ce qu'ils veulent croire) qui conforte les gens depuis toujours dans la conception contraire mais l'incapacité de penser à un idéal sur une telle base. A quoi sert de bâtir un château que la prochaine vague va emporter? A quoi sert de penser à l'avenir? Qu'est-ce qui pousse n'importe quelle créature vivante à procréer, sinon la volonté de se perpétuer? Or l'évolutionisme dit que non: c'est l'emboitement plus ou moins efficace des cellules qui le décide. La conception top-down est celle d'un ordre cosmique (Mahat) auquel les Egyptiens de l'antiquité donnaient parait-il le même nom et qu'ils vénéraient. Notons au passage que la culture est un fait mondial qui se préocuppe peu des frontières. Leur religion n'était pas une curiosité folklorique prétant à sourire; elle n'était rien d'autre que la seule religion des hommes à un stade de sa maturation. A partir de cette conviction que c'est l'Intelligence Cosmique qui conçoit le monde pour qu'il serve de terrain d'action à des créatures, les hommes envisagent deux hypothèses. Soit ils sont l'étape finale du processus, soit ils sont les éléments (les grains de sable) d'une existence plus vaste. Et puisque le chateau n'est qu'une construction temporaire conçue par une Conscience Cosmique, leur conscience individuelle n'est qu'une parcelle de cette Conscience Cosmique. C'est le concept du Brahman, de Prakŗiti et du Purusha. 
  6. Tiens pour établi que ceci est la matrice de toutes les créatures. Je suis la source de la manifestation et de la dissolution de tout cet univers.
    La matrice (yoni) dont il est question est constituée par ce qui précède: les deux aspects de Prakŗiti. Les mots prabhava et pralaya constituent une de ces paires de contraires qui sont indissociables dans les textes: il s'agit littéralement de ce qui met en avant (pra), i.e. produit, la manifestation (bhava) et la dissolution (laya). Toute manifestation est temporaire par définition car ce qui est perpétuel est simplement existant. Ce qui bouge (jagat) doit cesser et renaître comme tout le reste de ce qui est créé. La formule "aham kritsnasya jagatah: prabhavah: pralayas-tathā" qui résonne comme un coup de tonnerre n'en fait pas moins froid dans le dos, évoquant la danse macabre de Nātaraja (Shiva dansant). L'idée de manifestation et de dissolution ne peut manquer d'évoquer un autre aspect de la création qui ne figure pas dans l'agglomérat sānkhya: le temps. En fait le temps n'existe pas en tant que tel dans l'absolu. Il pourrait à la rigueur être un sizième élément subtil (tanmātra) de la création qui s'attacherait à tout ce qui est manifeste, car sa seule propriété est de durer. Il dure ce que dure l'agitation: il démarre au moment du "Bang" de la naissance de l'univers, et s'arrête lorsque le metteur en scène prononce le fatidique "Coupez" ou lorsque, comme dit Tulsidas, Il cligne des paupières. L'éternité diffère-t-elle en quoi que ce soit de l'intemporalité? Non! Les purānas nous disent que Sankarşana résorbe en Lui-même (ou en Shesha) l'univers, sommeille sur les eaux puis à son réveil le rematérialise. Mais cette vision anthropomorphique a déjà l'inconvénient de conférer une linéarité à l'activité du Purusha, pour par ricochet préserver l'histoire de notre existence temporaire. Pourquoi nous agitons-nous frénétiquement sinon pour satisfaire nos désirs? Pour marquer notre temps, pour laisser derrière nous des enfants. Il nous est intolérable de ne pas laisser de trace. Nous n'arrivons pas à nous faire à l'idée que nous en laissons un très grand nombre, qui souvent méritent plus d'être effacées que gravées dans l'éternité. La nature cyclique du temps, son effacement par lui-même, ne devrait pas nous importer plus que cela, puisque notre qualité dont nous sommes si fier (le paurusham nŗishu du shloka 8) nous n'en sommes pas les inventeurs.
  7. O Dhananjaya, il n'y a rien d'autre supérieur à Moi. Tout ceci est relié en Moi comme des perles sur un fil.
    Cette image magnifique débute un des passages les plus lyriques de la Gītā. Krishna recourt à plusieurs reprises à des comparaisons telles que ce collier de perles ou l'atmosphère (ākāśa) dans lequel se meuvent des courants d'air (shloka 9-6) pour exprimer que l'univers forme un tout indivisible appelé Brahman et qu'Il est la cause non seulement de l'abondance de formes dans ce Brahman, mais aussi de sa cohésion et de son harmonie. Les formes sont des perles formant un collier. Il n'y a qu'une seule existence finira-t-il par conclure à ce sujet dans le shloka 18-20. Il conçoit les choses en Lui, les manifeste à partir de Prakŗiti et les imprègne pour les soutenir, les maintenir (dhŗi, bhŗi) et en jouir (bhuj). Cette existence unique est la Sienne et le devenir de cette existence est Son activité.
    L'image du collier a pour but d'attirer l'attention sur la cohésion et aussi sur la cohérence des choses. Considérées séparément, elle peuvent apparaître dépourvues de sens, disparates, inutiles, contradictoires, voire hideuses. Leur assemblage constitue un tout harmonieux et chacune a sa fonction. La raison d'être de l'eau est d'avoir du goût, celle de la terre d'avoir une odeur, celle des astres d'apporter lumière et couleur et celle de l'espace de porter les sons, car l'univers est fait pour permettre à la personne consciente (le purusha) d'éprouver des sensations. La raison d'être de la vache est de pourvoir à de nombreux besoins avec générosité puisqu'elle donne non seulement du lait, dont on fait du beurre pour offrir en sacrifice au feu, mais son excrément fertilise le sol et sert de combustible, et son urine est curative. Mais, comme chacun le sait également, la raison d'être des prédateurs n'est pas plus de nuire: en prélevant leur quote-part ils assurent une alimentation suffisante aux herbivores qui se multiplient rapidement. Dans ce qui suit Krishna dit: Je suis à la fois le concepteur et le concept qui donne un sens à toute chose. Je les arrange en un collier harmonieux.
  8. Je suis le goût de l'eau, fils de Kuntī, la luminosité du soleil et de la lune, la syllabe Om dans tous les Vedas, le son dans l'éther et le talent des hommes.
    Krishna énumère ce qui constitue l'essence de ses créations, les principes subtils qui identifient les éléments (le tanmātra est en quelque sorte l'ahankāra de l'élément, ce qui le distingue des autres). Quel meilleur choix aurait-il pu faire pour commencer que celui de l'eau? Qu'y a-t-il de plus indescriptible et pourtant de plus essentiel que le goût de l'eau? Celui de la pureté, de la fraicheur, de la vie. Il poursuit par un autre principe actif qui est un des plus impressionnants de la nature: la lumière des astres. De l'invisible, indiscernable, au plus grand, phénoménal. Par ailleurs eau et feu sont étroitement liés dans les textes ésotériques: l'un naît de l'autre au choix et la paire forme l'essentiel nécessaire à la vie. Puis Krishna en vient à la syllabe qui est le symbole de la vérité et de la connaissance, des lois qu'Il a édictées comme principes de fonctionnement de la nature et de la vie des créatures. Cette syllabe AUM, que l'on transcrit aussi par O  et qui s'écrit sous la forme d'un caractère spécial `, formé à partir du a et du u prolongé , surligné par un anusvāra (chandra-bindu). C'est un son qui commence en ouvrant la bouche pour former le a, puis qui résonne en montant des entrailles comme un u, et qui finalement gronde et ronfle comme un m nasal. C'est pour cela qu'elle s'appelle aussi pra-nu (vrombissement) et ud-gītha (son montant du ventre). Elle évoque le Brahman et la prononcer est un credo (voir shoka 17-23). Elle est prononcée systématiquement avant chaque mantra et chaque cantique du Sāma Veda. C'est pour cela qu'elle est l'essence de tous les Vedas. Mais le son dans l'éther est aussi le concept qui permet d'exprimer des paroles. La parole est la loi et aussi la forme primordiale de l'action. Dans le Bŗihadāranyaka Upānishad (chapitre 1 brāhmana 2) la faim créé la parole puis, ne pouvant se résoudre à la manger, elle s'accouple à elle pour multiplier. Dans la même veine, "l'Evangile selon saint Jean" dit: au début était le Verbe. Pour conclure cette première série de principes essentiels, Krishna choisit le propre de l'homme: paurusham nrishu. Au sens commun purusha et nŗi (ou nara) signifient tous deux homme et (conformément à l'usage grammatical d'ajouter un a à la première syllabe) paurusha est ce qui procède du purusha: son humanité ou sa virilité. Mais c'est avoir une bien piètre opinion de nous-mêmes que de considérer que cette qualité propre à l'homme, son essence subtile, est sa virilité, ce que font néanmoins de nombreux traducteurs. De plus le principe de la reproduction sexuée sera mentionné dans le shloka 11. Ce qu'Il a donné à l'homme, en plus de la parole, c'est son aptitude à agir sur son environnement, sa créativité, son esprit d'entreprise et aussi, faut-il l'avouer, sa volonté d'agir à son profit personnel (sens que prend paurusha dans le shloka 18-25). Car le mot purusha désigne avant tout une personne au sens spirituel et Purusha est le nom de la Personne Suprême qui s'active à la création puis dans l'univers. Le mot humanité ayant pris le sens de compassion en français et ne rendant pas le lyrisme de ce magnifique shloka, on peut choisir comme Swami Prabhupāda de parler de l'aptitude des hommes, ou comme Swami Vireshvarananda de leur esprit d'entreprise, ou pourquoi pas de leur talent. Mais je serais tenté de traduire autrement ce shloka, puisqu'il s'agit de dégager les essences subtiles des choses: Je suis la pureté, je suis la lumière, je suis la vérité, je suis la parole et je suis la spiritualité.
  9. Je suis le parfum pur dans la terre, l'ardeurat dans le feu,  la vie dans toutes les créatures vivantes et l'austérité chez les ascètes.
    Pour chaque principe subtil Krishna nomme l'entité qui le contient au mode locatif: en fait la traduction rigoureuse du shloka précédent commençait par le goût dans l'eau et la lumière dans le soleil et la lune. Mis à part le parfum, les principes énoncés dans celui-ci sont des énergies. Le tapas est la chaleur et le verbe tap signifie brûler, purifier par le feu. L'ascète qui pratique des austérités dégage une intense chaleur spirituelle qui ne manque jamais d'alarmer les devas aux cieux, lesquels demandent alors à Brahmā ou à Shiva de descendre voir cet importun et lui accorder une grâce pour le calmer. Le verbe tij signifie piquer et tejas est ce qui fait souffrir par son tranchant, son piquant, son acidité, son ardeur, sa brillance comme le tranchant d'un couteau, la pointe d'une flamme, l'éclat du feu ou du soleil de midi en été. Ici le feu reçoit l'épithète de Vibhāvasu, l'excellent qui irradie. Alors qu'on ignorait tout de la chimie, les auteurs des Upanishad et Purānas savaient que la vie est un feu, la digestion est un feu et le feu digère notamment l'offrande au cours d'un sacrifice, qui nourrit les devas qui à leur tour nourrissent les hommes.
  10. Sache ,O Pārtha, que Je suis la graine éternelle de tous les êtres, l'intelligence des intelligents, la prouesse des puissants.
  11. Je suis la force des forts et, , O taureau de la race de Bhārata, Je suis l'attirance sexuelle chez les créatures, exempte de passion dans le désir et ne s'opposant pas au devoir moral.
  12. Sache aussi que même ces états d'existence que sont la pureté, la passion et l'ignorance procèdent de Moi, mais Je ne suis pas en elles, elles sont en Moi.
    Comme Krishna fera la même affirmation à propos des créatures au début de la section 9, il est préférable de discuter plus tard ce que signifie ce : Je ne suis pas en elles, elles ont en Moi. Il est naturel qu'il le dise ici puisqu'il s'agit des guņas, les modes d'existence des créatures, leurs traits de caractère. On peut donner de nombreuses traductions de chacun (guņa est masculin) et le mieux serait sans doute de ne pas traduire ces mots. Sat-tva est l'état d'existence vraie, donc la pureté de l'ātman, l'absence de confusion avec l'esprit ou le corps, la clareté de la compréhension, la bonté intrinsèque à cet état divin, la spiritualité. Le tamas est au contraire l'obscurité, l'ignorance, la confusion, la matérialité, l'inertie de la matière. Le rajas est la propension à l'action, le dynamisme, la porte ouverte aux égarements de la passion (rāga), à la violence et à l'égocentrisme, le clair-obscur entre sattva et tamas. Mais le monde n'est pas bipolaire car l'esprit et la matière ne sont pas des contraires. Sattva, rajas et tamas coexistent dans le Mahat insufflé en Prakŗiti par le Purusha et dans la Trimurti Vishnu, Brahmā et Shiva.
  13. Tout cet univers induit en illusion par ces trois états consistant dans les gunas ne parvient pas à Me connaître, Moi qui les transcende et suis impérissable.
  14. Il est vraiment difficile d'échapper à ce pouvoir divin fondé sur les trois modes qui est le Mien. Ceux qui s'en remettent à moi surmontent cette illusion.
  15. Ne s'en remettent pas à Moi les malfaisants stupides, les plus vils des hommes, dont le discernement a été emporté par l'illusion et qui adoptent un comportement démoniaque.
  16. Quatre sortes de gens agissant vertueusement me vénèrent, l'affligé, celui qui veut savoir, celui qui y cherche un gain et celui qui saît, O Arjuna taureau des Bhāratas.
    Krishna n'hésite pas à employer le verbe vénérer (bhaj) à propos du culte intéressé de celui qui est dans la détresse et se tourne vers Lui comme un ultime recours ou de celui qui voit en Lui une fontaine d'abondance et dont les prières ne sont qu'une liste de requêtes, car leur geste témoigne de leur foi. De même celui qui est convaincu de son existence spirituelle en vient nécessairement au cours de ses méditations à chercher à connaître l'Auteur de cette existence et lui rendre un culte. Tous ces "gens vivants" (jana) qui vénèrent le Seigneur pour des motifs variés ont cependant un dénominateur commun: ils agissent vertueusement.
  17. Parmi eux se distingue celui qui saît et qui est toujours engagé dans une dévotion sans partage. Je suis extrêmement cher à cette personne dotée de la connaissance et il M'est cher aussi.
  18. Tous ces dévots sont nobles, mais Je considère comme Moi-même celui qui saît. Fermement établi dans sa position, il est uni par le self à Moi, sa destination sans pareille.
  19. Après de multiples naissances, celui qui possède la connaissance trouve refuge en Moi, puisqu'il sait qu'en fait Vāsudeva est tout. Une telle grande âme est très rare.
    Le shloka fait un double emploi du verbe pra-pad, qui signifie aboutir à une position. D'une part, comme dans le shloka suivant, cet aboutissement consiste en la divinité qu'il a choisi comme refuge, à laquelle il s'en remet: ici Krishna Vāsudeva. D'autre part cet aboutissement est la conclusion que lui a inspiré sa connaissance: "Vāsudeva sarvam iti". Vāsudeva, le dieu rayonnant ou le dieu des Vasus (ceux qui rayonnent et aussi ceux qui résident, comme Agni, Vāyu, Prithu dans les éléments), ne désigne jamais aucun autre dieu rayonnant que Krishna. C'est la première des quatre parts (vyūhas) ou formes de la manifestation de la Personne Suprême dans le Brahman (Bhagavata Purāna XII.11), les noms des trois autres étant Sankarshana, Pradyumna et Aniruddha.
  20. Ceux dont la connaissance est emportée par des désirs variés cherchent refuge auprès d'autres divinités, suivant telle ou telle règle correspondant à la propre nature de celui qu'ils vénèrent.
    On peut aussi comprendre que les trois derniers mots "prakrityā niyatāh: svayā" signifient: contrôlés par leur propre nature (des dévots). Mais cela importe en fait peu car la nature des dévots correspond à celle de la divinité qu'ils ont choisie. Les Purānas regorgent de listes d'austérités et de sacrifices correspondant à chaque désir que ces artha-arthī ou kāma-kāmī cherchent à combler. Quelle est la couleur de la vache qu'il faut vouer à la divinité (ce qui ne signifie absolument pas la sacrifier) ou donner à un brāhmana, de quel mélange de condiments devra se composer l'offrande et lors de quelle phase de la lune elle devra être offerte, etc... Krishna dit d'eux que leur connaissance a été emportée par tel ou tel désir, à la fois par indulgence (alors qu'il faut comprendre que c'est leur intelligence qui défaille) et pour que l'auditeur fasse le rapprochement avec la connaissance de celui qui cherche refuge auprès de Vāsudeva.
  21. Qui que soit le dévôt et quelque soit la forme (divine) à laquelle il désire rendre un culte avec la foi, cette foi même Je la rends inébranlable. 
    Krishna insiste sur la foi avec laquelle le dévôt pratique son culte d'une divinité de son choix car c'est cette foi (śraddha) qu'il "établit inébranlable". Cela ne signifie pas que Krishna apporte un support ou une confirmation à sa croyance, ni aux motivations qui le poussent à porter un culte cette divinité. Il ne soutient pas les diverses conceptions, souvent incompatibles entre elles voire contradictoires à la Gītā, que les croyants peuvent avoir  de Dieu et de la forme du culte à lui rendre. C'est la personne spirituelle qui a un instinct religieux mais elle formule ce qu'elle conçoit sous la forme de pensées, qui sont matérialisées avec des mots au moyen d'un cerveau  matériel et par conséquent ces pensées sont affectées par sa nature (gunas). Sur ce point des précisions seront données dans la section 17 à propos du caractère sattvika, rajasa ou tamasa du croyant et de sa foi. Mais Il ne condamne pas ces "teintes" matérielles de la foi, pour la simple raison que c'est Lui qui a fait que la pensée et l'intelligence soient teintées par les gunas. Chacun est libre de concevoir la religion comme il lui convient et il reçoit satisfaction: "celui qui se tourne vers un dieu va à ce même dieu, ... et celui qui me vénère vient à Moi (shloka 9-25)" Par contre il est évident que Krishna n'apporte aucun soutien aux hypocrites (dénués de foi et aussi de vertu - shloka 16) qui prétendent rendre un culte à une divinité pour arriver à leur fin, notamment ceux qui blasphèment en invoquant Dieu pour justifier telle ou telle position politique ou leur désir de conquête.
    C'est un de mes shlokas préférés car il renferme un message de tolérance tout à fait bienvenu en cette époque où l'intolérance prédomine. J'en propose cette autre traduction un peu plus libre que la précédente: Quelle que soit la religion que tu professes, si tu es sincère je te soutiens dans ta foi. La raison pour cela est simple. Il se peut que tu aies choisi de prier les esprits de la nature ou les ancêtres et tu obtiendras ce qu'ils sont capables de te donner et rien de plus, mais c'était ton choix. Par contre, si tu as prié un dieu, il est une émanation de Moi précisera Krishna ultérieurement.
  22. Engagé dans cette foi, il s'efforce d'obtenir les faveurs de cette divinité et il obtient ainsi que ses désirs sont réalisés, en fait par Moi.
    En fait pourrait-on dire pourquoi s'inquiéter de la religion à laquelle on a été prédisposé par le lieu de sa naissance et par son caractère? Les Purānas décrivent des paradis qui ne diffèrent en rien de ceux des Chrétiens ou des Musulmans. Il y coule des rivières de lait et de miel et il suffit d'y vouloir une chose pour l'obtenir. Ce qui diffère est la nature des vœux qu'on formule. Si on manque d'ambition, on n'aura que ce qu'on a désiré. Ce qui pourrait justifier la précision "kāmān vihitān hi tān": ces désirs-là accordés (et pas d'autres). On peut l'envisager comme une prévoyance de temps futurs où des croyants français prétendront en plus à un droit d'être traités avec égalité. Plaisanterie mise à part, le shloka qui suit confirme que chacun va au paradis de la divinité de son choix, mais que ce séjour est temporaire.
  23. Mais les fruits de la dévotion de ces personnes dotées de peu d'intelligence sont de nature à avoir une fin. Ceux qui vénèrent les demi-dieux vont (au domaine des) demi-dieux et mes dévôts viennent à Moi.
  24. Les sots pensent qu'étant (à l'origine) non manifeste J'ai abouti à (un état) manifeste, ignorant mon état suprême impérissable et incomparable.
    Krishna emploie le mot bhāva (l'état) pour désigner ce qui est impérissable et incomparable et que les sots ignorent. Le même mot convient parfaitement pour désigner ce qu'ils considèrent comme des conditions incompatibles et donnant lieu à une transformation irréversible, à savoir la condition non-manifeste et la manifestation. Sans même considérer le cas des manifestations directes dites "sva-rupa" de Vishnu, toute créature est une manifestation du Brahman ou de l'action de la Personne du Brahman dans la Nature. Or toute création (manifestation) est par essence périssable, tandis que le Brahman et Prakŗiti sont inaltérables. Quant aux formes propres (sva-rupa), le concept même d'omniprésence de Vishnu devraient suffire à les convaincre qu'elles n'impliquent aucune contrainte.
  25. Je ne suis pas évident pour tous, étant masqué à leurs yeux par mon pouvoir d'illusion. La population de ce monde induite en confusion ne parvient pas à comprendre que Je suis non né et immortel.
    Le mot composé "yoga-māyā-samāvŗita" est un mot à tiroirs typique (tat-purusha), dans lequel chaque terme procède du précédent. Logiquement il devrait être traduit par "enveloppé par le pouvoir d'illusion (māyā) de l'attachement (yoga: avec le sens d''attachement aux choses de ce monde comme dans le shloka 2-45). Mais lorsqu'il s'agit du pouvoir du Maître du yoga, yoga-māyā est le pouvoir surnaturel que représente l'omniprésence de Vishnu dans sa création. Par ce pouvoir de yoga, entre autres, Il maintient l'existence (ou l'apparition: bhāva) des créatures et il donne aux âmes incarnées dans celles-ci l'illusion de l'ego. C'est principalement cette illusion de l'ego et de la possibilité de posséder les choses qui fait perdre l'esprit à chaque membre de cette population du monde (loka). Ils ne voient plus que les apparences. Par son pouvoir de yoga, Il est aussi le refuge, le témoin et l'ami (shloka 9-18).
  26. O Arjuna, Je sais tout des créatures passées, en cours et à venir  mais personne ne Me connaît.
    L'illusion de l'ego entraine celle d'être une personne temporelle et par extension celle que Krishna ait été non manifeste et soit "devenu" manifeste (shloka 24). C'est l'opposition entre l'existence temporelle (passé, en cours et à venir, ou dans le shloka 2-20 "devenue, devenant ou à devenir") et celle de la personne intemporelle, non-née et immortelle, cachée par le pouvoir de yoga (yoga-māyā), qui est encore une fois soulignée ici. La plupart ne peuvent Le connaître car ils entretiennent l'illusion que tout est temporel. Ils ignorent eux-même qui ils sont. Comment as-tu pu enseigner le yoga à Vivasvat demande Arjuna? Et Krishna lui répond: nous sommes nés de nombreuses fois toi et moi, mais toi tu ne t'en souviens pas (shloka 4-5).  Pourquoi cela? Parce qu'en naissant Arjuna a oublié qui il est vraiment. Quelle est la source de cette "possession" par le yoga-māyā qui aliènent les facultés mentales et empèchent une personne autrement saine d'esprit de se concentrer. Ce sont le sensations nous dit le shloka suivant, ce qu'on appelle les "contingences matérielles" qui obsèdent l'esprit et le persuadent d'être le corps qui le contient.
  27. O Bhārata, fléau des ennemis, toutes les créatures  en prenant naissance sont induites en confusion par l'erreur de la dualité ayant pour origine le désir et l'aversion.
  28. Mais ces personnes qui ont cessé de pécher et ont une activité méritoire sont affranchies de l'illusion des contraires et s'engagent résolument dans mon service dévotionnel.
  29. Ceux qui, pour se libérer de la vieillesse et de la mort, font des efforts en se réfugiant en Moi, ils savent tout du Brahman, de l'action et du Suprême Self.
  30. Ceux qui Me connaissent comme Ce qui est derrière les créatures, les dieux et les sacrifices, dont la conscience est engagée en Moi, Me connaissent aussi au moment de la mort. Le Brahman est le champ d'action, l'action et la personne spirituelle qui décide l'action. Cette Personne du Brahman est celle qu'on nomme Adhi-ātman ou Suprême Self nous dit le shloka 8-3. Elle est aussi en amont de , au delà de ou derrière (adhi), l'origine et l'essence de la création des créatures (adhi-bhūta), des énergies et des pouvoirs régissant l'univers (adhi-daiva) et du fondement du bon fonctionnement de l'univers sur le sacrifice (adhi-yajña). Savoir qui est cette Personne au moment de la mort est essentiel car c'est à ce quoi on pense alors qu'on est destiné. Si on pense à une autre divinité vont à elle aussi (shloka 23) et ceux qui regrettent déjà les plaisirs reviendront y goûter, ainsi qu'aux désagréments qui les accompagnent. La section qui suit est entièrement consacrée à la description des conditions à remplir pour atteindre cette Suprême Personne au moment de la mort.