patram pushpam phalam toyam
yo me bhaktyā prayacchati
tad aham bhakty-upartham
ashnāmi prayatātmanah
Une feuille, une fleur, un fruit, de l'eau même, quoi que l'on m'offre avec dévotion, ce don dans la dévotion de cette âme pieuse Je l'accepte.

Chapitre 9
  1. Shrī Bhagavān dit:
    A toi qui n'es pas en désaccord, je vais révéler la connaissance la plus confidentielle et sa signification, en possession de laquelle tu te libéreras de l'infortune.
    Anasū, qui est une double négation, du verbe sū signifiant accepter et concrétiser, exprime donc l'absence de réticence, d'argument contre, de soupçons ou d'hésitation, sinon d'hostilité ouverte. A quoi? A la Vérité enseignée par Krishna. Qu'est-ce que la Vérité en effet? Une chose évidente et inconditionnelle dont la négation est par définition un mensonge. Une chose directement perçue, qui vient d'elle-même (pratyakśa-avagama) dit le shloka suivant à propos de la vertu (dharmya). Une chose donc qui se passe de preuve mais dont l'acceptation demande une disposition favorable, une intelligence dirons-nous ou, pour ceux qui se veulent des rationnels irréductibles, la foi. Il est inutile d'argumenter avec celui qui n'est pas dans cette disposition. Celui qui n'est pas ouvert à la notion de yoga ne peut comprendre qu'on puisse lui demander d'avoir en permanence à l'esprit sa relation au divin, d'oublier tout le reste au risque de s'exposer aux infortunes du sort. Curieusement (au premier abord seulement), la personne pragmatique et prévoyante croit à la destinée, aux hasards du sort, et elle prend son parapluie pour se prémunir contre l'infortune. Pour cela elle fait de bonnes actions et elle attend une protection en récompense. Krishna présuppose ou plutôt Il saît que son élève et cousin est confiant et que son esprit est favorablement disposé à entendre ce qui suit.
  2. C'est la connaissance royale, le roi des secrets , le plus purificateur, en considération duquel faire ce qui est vertueux est perçu comme une joie impérissable.
  3. Les personnes qui n'ont pas foi dans ce devoir sacré, O châtieur de tes ennemis, sans m'atteindre reviennent s'engager dans la succession des morts et renaissances.
  4. Tout cet univers est imprégné par Ma forme non-manifeste. Toutes les créatures sont situées en Moi mais Je ne descends pas en elles.
  5. Cependant  les créatures ne résident pas en Moi. Vois la toute puissance de mon yoga!  Mon Self est le support de l'existence des créatures mais Il n'est pas en elles.
    C'est ainsi que Krishna résout les problèmes de sémantique qu'Il considère en dehors des compétences (de la compréhension) des hommes. Lorsqu'Il parle de yoga en ce qui Le concerne un autre mot vient immédiatement à l'esprit, celui de māyā. Vois mon pouvoir souverain d'illusion! Certains esprits tristes lui reprocheraient sans doute d'essayer de s'en tirer par une pirouette: invoquer l'opulence du pouvoir (aiśvara) du Tout Puissant (Ishvara) pour expliquer un phénomène c'est de la sémantique à l'Indienne, ne manqueraient-ils pas de dire. Ils auraient raison en cela que c'est une sémantique d'une grande sagesse. Il faut être Einstein ou Heisenberg pour comprendre des principes bien plus simples, tels que celui de l'équivalence entre la matière en mouvement et l'énergie, la relativité du temps et la relativité de la position des corps dans l'univers quantique. Il donne cependant à ces esprits rationnels une réponse qui leur convienne mieux dans le shloka qui suit. Comme cette répartie de l'acteur Irfan Khan dans le film "l'odyssée de Pi": "je leur ai raconté une histoire plus réaliste pour leur faire plaisir." Il n'est pas sûr que la comparaison à un phénomène physique plus ou moins tangible soit plus prêt de la vérité que la magie. Cela a le mérite de satisfaire l'esprit rationnel en lui donnant une idée des choses et il a l'impression d'avoir compris. Mais a-t-il vraiment compris? Les comparaisons sont des outils puissants pour expliquer des concepts dont la compréhension dépasse l'entendement de l'auditoire. Mais elles ne doivent être acceptées comme démonstration que de la part d'une autorité morale. Sinon elles peuvent s'avérer très dangereuses. De nos jours elles ont communément utilisées en publicité, pour mentir.
  6. Tiens comme établi  que, comme le puissant vent soufflant partout reste dans l'atmosphère, toutes les créatures restent en Moi.
    La difficulté conceptuelle de ce "mat-sthāni" (shlokas 4 et 6) "na ca mat-sthāni" (shloka 5) réside à peu près en ceci: le vent consiste en une activité dans l'atmosphère, il procède de l'atmosphère, mais n'est pas l'atmosphère. Iśvara crée et maintient l'existence des créatures, un peu comme (pour adopter une autre comparaison très schématique) les forces d'interaction physiques et chimiques maintiennent la cohésion des atomes et molécules, celle de la planète terre via la pesanteur et tout le reste. Mais Il ne "descend pas" (na ava-sthā) en elles, Il ne se matérialise pas en elles, elles ne sont pas ses avatāras.
  7. O fils de Kuntī, toutes les créatures se fondent dans Ma Nature primordiale à la fin de la journée de Brahmā et au début d'une nouvelle journée Je les recrée.
    Prakŗiti est la Nature non-manifeste donc informe, existant éternellement en tant que potentiel d'expression (sens premier de pra-kŗit) de la Personne Suprême. Il est donc raisonnable de traduire "elles entrent dans Ma Prakŗiti" par elles se fondent dans ma Nature primordiale. Dans le même ordre d'idée le kalpa est au premier degré un projet, une possibilité, et c'est devenu le nom de la journée de Brahmā. Puisqu'il est question de "toutes les créatures" (sarva-bhūtāni), elles sont effacées à la fin de la journée de Brahmā et recréées par l'intermédiaire de celui-ci. Mais Krishna peut dire "Je les recrée" (sous la forme de Brahmā) puisque Brahmā émane de Lui sur un lotus sortant de son nombril comme un symbole de la procréation. A moins que le kalpa en question soit le grand projet de création de toutes choses à l'orée du grand jour qui va durer une vie entière pour Brahmā. Ce projet qu'Il exprime ainsi dans le Chāndogya Upānishad: "Soyons nombreux!" Auquel cas il suffit de remplacer "journée de Brahmā" par "Ma journée de création" dans la traduction.
  8. Sur la base de Ma Nature primordiale, Je crée encore et encore tout cet ensemble de créatures qui  est automatiquement assujetti à cette Nature.
  9. O Dhananjaya, ces activités ne Me lient pas, restant neutre , sans lien avec elles.
    Ud-āsina veut dire littéralement "assis au dessus", i.e. trônant, mais on le traduit généralement par sièger à part en restant indifférent ou neutre, d'autant plus qu'ici le texte répète "ud-āsina-vat āsina": assis dans un état neutre comme celui qui trône. La situation est la même que celle du yogin qui est sans lien avec ses actions (asakta).
  10. Sous Ma supervision La Nature concrétise le mobile et l'immobile. Pour cette raison, fils de Kuntī, l'univers procède à s sa révolution.
    Krishna emploie le même verbe sū que dans le premier shloka de cette section pour exprimer l'idée que Prakŗiti obtempère à son désir de création et la matérialise, la concrétise ou la manifeste. Prakŗiti prend souvent les traits d'une femme, celle qu'on nomme Śakti ou Pārvatī: celle qui personnifie la capacité de faire (śak). Les deux noms Prakŗiti et Śakti expriment l'implication dans l'action du Purusha. Il conçoit les principes et les lois d'interaction entre les choses, Prakŗiti les concrétise et elles se mettent en mouvement: ce qui bouge fait un tour complet (jagat vi-pari-vartate) ou "tourne manège" comme on dit.
  11. Les sots me méprisent lorsque J'ai recours à une forme humaine, ignorant que Je suis le Seigneur Suprême de tout ce qui vit.
    Les exemples ne manquent pas dans la vie de Rāma, Krishna ou celle du Christ. Qu'on considère l'un ou l'autre comme une incarnation divine ou un prophète peu importe, leurs ennemis leur manquèrent de respect. C'est une réaction naturelle pour celui qui est égaré (mūdhā) par son implication dans la matérialité de se moquer de ceux qui lui parlent de spiritualité, car il n'a pas une haute opinion de lui-même et ne supporte pas que les autres en aient une meilleure. Il cherche à rabaisser celui qui prétend être d'essence divine et il n'y a pas plus intolérant que celui qui se dit athée.
  12. Ayant eux-mêmes recours à une nature illusoire, malicieuse et malfaisante, ces esprits égarés nourrissent de vains espoirs, cultivent de vaines activités et de vains savoirs.
    Ce qui est vain (mogha) est basé sur l'illusion (moha) et il n'y a donc pas à s'étonner que cela ne mène à rien. On peut également dire que c'est une fausse prétention (autre sens du mot vain). Les noms que Krishna donne à ces personnes égarées (vi-cetasa) ont tous un rapport avec l'illusion. Un rakshas est celui dont il faut se garder (raksh) car il a recours à l'illusion pour parvenir à ses fins. Les ogres du Rāmayana et du Mahābhārata ne cessent de changer de forme pour effrayer leurs proies. On peut dire d'eux qu'ils sont malicieux. Quant à l'asura il est l'antithèse de la personne de nature divine (sura) résidant dans les cieux (svar) et œuvrant au bien (sū): c'est donc une personne malfaisante et résidant aux enfers. Attention cependant! Il ne fait pas le mal pour le principe de faire le mal. Ce concept manichéen est probablement issu du courant d'idées de l'Avesta (religion du prophète Zaratustra, dont le manichéisme est une hérésie professée par un certain Mani), qui a indubitablement influencé les idées qu'on trouve dans la Bible. Il arrive aux suras de subir l'influence de leur ego et d'agir mal (Indra, Brihaspati notamment) et à des asuras d'être vertueux (Bali et Prahlāda). L'archétype de l'asura malfaisant est vaniteux et ambitieux. C'est pour arriver à ses fins qu'il nuit, mais il se berce d'illusions. C'est avant tout un ignorant.
  13. Mais les grandes âmes qui ont recours à  Ma nature divine, O Pārtha, Me vouent une vénération sans partage, Me connaissant comme la source inaltérable de tout ce qui vit.
    C'est le même participe āśrita (traduit par qui a recours) qui revient dans les derniers shloka, mais on peut aussi le traduire par résider dans le shloka 11, s'établir ou chercher protection dans les shlokas 12 et 13. Une grande âme (mahātmā) est de nature divine (daivī), pure et vraie (sattvika) et par opposition une âme de nature démoniaque (asura) est ignorante (tamasa) et s'ignore elle-même; on pourrait dire qu'elle se fait petite.
  14. Glorifiant toujours Mon nom et s'engageant avec détermination dans le contrôle d'elles-mêmes, me rendant hommage, perpétuellement connectées à Moi avec dévotion, elles me vénèrent.
    On s'en doute, un certain nombre de verbes peuvent se traduire par vénérer, et souvent commencent par le préfixe upa (aux pieds) comme upa-pad ou upa-sad (s'asseoir aux pieds, se prosterner) employé ici et dans le shloka suivant.
  15. D'autres aussi, m'offrant en sacrifice la culture de la connaissance, Me vénèrent dans l'unité, la dualité, la multiplicité ou sous la forme universelle.
    Les monistes qui croient essentiellement au Brahman, Absolu impersonnel et indivisible, lui vouent un culte en se considérant eux-mêmes comme faisant partie de ce qu'ils vénèrent: c'est l'unité (eka-tva). Cette unité n'a rien à voir avec le fait de vénérer un seul Dieu, qui est une conception duale, appelé ici différence ou séparation (prithak-tva). Ceux qui se prosternent tour à tour devant toutes les statues du temple en s'efforçant de se montrer respectueux envers toutes les manifestations du divin, ils vénèrent Krishna comme si Il était établi dans la multiplicité (bahu-dhā); ils sont donc polythéistes tout en croyant qu'il n'y a qu'Un Dieu Suprême. De même ceux qui se réjouissent de Le voir partout en toutes choses et chaque chose en Lui, et qui sont susceptibles de manifester du respect à un arbre ou une vache, vénèrent la forme universelle (vishva-rupa ou vishva-mukha). Mais ils ne sont pas panthéistes comme les créatures du film Avatar, la distinction étant le propos des shlokas 9-4 à 9-6. Cette conception panthéiste ou culte de la Nature est irrecevable car elle amène trop facilement à considérer que rien n'existe dans l'absolu ou que tout est transitoire, donc tout désacraliser et verser dans l'athéisme.
  16. Je suis l'action rituelle, le sacrifice, la nourriture qu'on offre aux ancêtres, l'herbe médicinale, le mantra, le beurre fondu, le feu et l'offrande dans le feu..
    Kratur est le nom de l'un des fils conçus spirituellement par Brahmā sans procréation sexuée; il naquit de sa main (Bhāgavata Purāna III-12-23) et était donc voué à l'action comme son nom l'indique puisqu'il a pour racine le vrbe kŗi. Ces fils spirituels de Brahmā sont les saptarishis et les prajpatis. Leurs actions sont spirituelles et Kratu personnalise le rituel. Par ailleurs il est le père des Vālakhilyas, ces saintes personnes qu'on peut voir sous la forme de poussière dans les rayons du soleil (Bhāgavata Purāna IV-1-39); elles baignent dans la vérité. Est appelé ājya ce qui est fondu et clair, qui sert à oindre ou d'offrande (havir -shloka 4-24), donc le beurre clarifié ou ghee. Lorsque le brāhmana fait une offrande au feu il prononce toujours une courte formule appelée mantra telle que svāha. Om est le mantra par excellence. Svadhā (sū-dhā) est cette offrande aux ancètres qui leur fait plaisir tandis que svāhā (sū-ahā) est une formule de reconnaissance de Celui qu'on invoque (gloire à toi). La raison pour laquelle cette liste inclut les herbes médicinales est peut-être qu'elles servaient d'offrande (moins systématiquement aujourd'hui): leur nom signifie ce qui brûle. Certains textes disent que du feu nait l'eau dont naissent les plantes médicinales et d'elles naissent les hommes (qui comme chacun sait font des sacrifices).
  17. Je suis le père de cet univers, la mère, le concepteur et le créateur, ce qui doit être connu, le purificateur, l'Omkara, le Ŗig Veda, le Sāma Veda et le Yajur Veda.
    Il est question ici des Vedas qui contiennent les fondations (dhā) de l'univers, auxquels réfère aussi ce titre de dhātŗi que se donne Krishna (le fondateur, le concepteur, le support). Ces fondations incluent notamment les gunas, les mahābhūtas, l'identité, l'action individuelle et le sacrifice, le désir, la volonté et les passions, les grands champs de force physique... etc. Ces fondements sont à distinguer de la création des créatures individuelles à laquelle réfère le titre de pitāmaha (le grand-père, qui désigne généralement Brahmā, l'ancêtre de toutes les créatures). De cet univers nous dit-Il, Il en est le procréateur, la matrice, le concepteur, auxquels il ajoutera la graine éternelle (bija avyaya) dans le shloka suivant. Par ailleurs, ce shloka ainsi que celui qui précède ont une relation directe avec le shloka 3-15 qui parlait aussi de l'importance fondamentale du sacrifice comme soutien (dhā) de l'univers et de son inscription dans les Vedas. Or, nous dit Krishna, Il est les Vedas, i.e. la sagesse universelle, Il est ce qui est à savoir, ce qui purifie, et le mantra par excellence (Aum). Ce qui purifie inclut notamment le sacrifice, l'austérité et l'étude de soi-même.
    Concernant les 3 principaux Vedas, il est d'usage de les différencier en fonction du prêtre qui les prononce au cours des sacrifices: les sections du Ŗig Veda étant prononcées par l'officiant principal qui verse les offrandes dans le feu, celles du Sāma Veda étant chantées par l'udgātr (udgītha est le son qui va vers le haut, la syllabe Aum), celles du Yajur Veda lors de rituels spécifiques (yajur vient du verbe yaj: procéder à un sacrifice). Chacun des Vedas se compose de ces hymnes ou mantras (ŗik, ŗic ou ŗig est l'hymne, la louange), ainsi que de textes philosophiques appelés Upanishads et de courts préceptes (expliquant les mantras) appelés Brāhmanas. Le Kena et le Chāndogya Upanishad font partie du Sāma Veda, l'Ishā, le Taittirīya et le Brihadāranyaka du Yajur Veda et l'Aitareya du Ŗig Veda.
  18. Je suis le but, le soutien, le maître, le témoin, la résidence, le refuge et l'ami bienveillant. Je suis la sourcede la création et de la dissolution, le support, le réceptacle et la graine universelle.
    La deuxième partie reprend les mots des shlokas 7-6 et 7-10: le préfixe pra exprime la mise en avant, la production et prabhava est la source des manifestations, tandis que pralaya est la source de leur dissolution. Krishna nous dit ici qu'Il est le siège des choses dans tous les sens du terme: la fondation (dhāna), le lieu de séjour (vāsa), le site (sthāna), le support (bhartŗi - du même verbe donnant bharata). Il y manquerait éventuellement dhartŗi ou dhŗitvan (celui qui supporte au sens de préserver et gouverner) s'il n'y avait prabhu (le maître des lieux). Ces différents qualificatifs se rapportent tous au domicile et, comme pour le rendre accueillant , Krishna ajoute qu'Il est aussi le refuge, Celui qui est bienveillant (su-hŗit). Un message qui ne peut manquer de frapper l'esprit des habitants du Bharata-varsha qui ont un sens de l'hospitalité particulièrement développé.
  19. Je donne la chaleur, produis la pluie ou la retiens. Je suis l'immortalité et la mort, ce qui reste et ce qui est évanescent, Arjuna.
    La chaleur et l'eau sont les deux ingrédients essentiels pour que la terre donne de la nourriture à ce qui vit, puisque la vie est le thème du shloka. "Sat asat" se déclinent sur tous les modes de ce qui est dans l'absolu et ce qui va et vient sans être vraiment, comme la vie, le monde matériel, ce qui est manifeste, le réel (opposé au vrai).
  20. Ceux qui connaissent les trois Vedas, boivent le soma et se purifient par des sacrifices, M'adressent des prières en espérant l'accession à un paradis. Ayant atteint la sphère pieuse du dieu Indra, ils jouissent des plaisirs célestes des dieux.
    Le verbe pū (appliqué ici aux souillures du péché) est intéressant car il exprime une idée complexe: celle du nettoyage par un fluide qui pénètre et lessive. Pavan est un des noms de Vāyu, celui qui nettoie en aérant. On ne peut comprendre l'Hinduisme sans un minimum de culture sur les associations d'idées qui le portent. L'eau est source de pureté, le feu purifie aussi par le sacrifice, et pourtant Celui que les Purānas associent le plus au processus de purification est Vāyu, le Vent, le Souffle. Faut-il y voir un rappel de cette idée exprimée par Krishna dans les sections 3 et 4 (shlokas 3-20, 4-32 entre autres): paradoxalement on se purifie par l'action. Le propos tenu par Krishna est légèrement acidulé. En fait ces personnes pieuses et néanmoins calculatrices (j'en prends pour témoin le fait qu'elles ont un "artha" puisqu'elles prient pour cela: "pra-artha"), elles "consomment" (ash) leur quota de paradis acquis par de bonnes actions. Sous quelle forme se présente ce paradis? Des plaisirs. Où, comment? En bonne compagnie cela va de soi, puisque c'est chez sur-Indra, et dans un endroit divin et céleste ou résident ceux dont cela semble être l'activité principale: "divyan divi deva bhogān". Cet Indra a entre autres la réputation d'être un grand consommateur de soma, si j'en crois les propos de Nārada dans le Shānti Parva (section XXIX). Rendons lui cette justice néanmoins: il n'est pas un cas isolé. Le soma qui était sensé être consommé pour stimuler l'inspiration spirituelle au cours de sacrifices, tenait en fait lieu de spiritueux aux kshatriyas qui y présidaient. Lakshmana se met en colère dans le Rāmāyana lorsqu'il constate que le roi des singes se soûle en compagnie de ses épouses et concubines au lieu de se préparer à partir à la recherche de Sītā. Or les singes de cette tribu sont des incarnations divines! Dernière petite pique, à l'égard des Vedas cette fois: ces personnes poursuivant un objectif personnel sont des lecteurs assidus des Vedas. Ces Vedas sont certainement les trésors de sagesse donnés par Brahmā à ses créatures au début de la création. Mais la plupart des dites créatures en font un usage très pratique, que ne peut manquer de critiquer Krishna.
  21. Lorsqu'ils ont épuisé le mérite de leurs pieuses activités en jouissant de l'abondance de ce lieu céleste, ils viennent séjourner dans le monde des mortels. C'est ainsi que ceux qui suivent les préceptes des trois Vedas en recherchant à assouvir leurs désirs n'obtiennent que d'aller et venir.
    L'humour et la poésie contribuent aussi à la qualité de l'enseignement et seule une lecture du texte sanskrit permet de jouir de tous les jeux de mots et rimes suggestives. Ces personnes pieuses vont et viennent entre le karma-bhūmi où ils accumulent des bons points de piété et le svarga-loka où ils les consomment. Ce sont de pieux serviteurs du dieu Kāma, aussi Krishna les appelle des kāma-kāmā.
  22. A ceux qui Me vénèrent sans avoir d'autre objet de pensée et qui sont perpétuellement connectés à Moi, j'apporte la protection du yoga.
    Dans le shloka 2-45 yoga-kshema signifie l'attachement et la conservation et a été traduit par "l'idée d'acquérir et conserver des choses". De nombreux traducteurs (dont K.M. Ganguli, Swami Prabhupāda et Swami Vireshwaranda) optent pour une traduction voisine dans ce shloka: j'apporte ce dont ils ont besoin et protège leurs biens. Mais je ne vois pas de rapport direct et ce n'est pas ce qu'ils cherchent, si tant est qu'ils cherchent quelque chose. C'est par ailleurs tellement évident que leur engagement dans la connection du yoga les protège de toute crainte. Pourquoi promettre à une personne une protection matérielle après lui avoir enseigné l'indifférence aux contraires, même si de fait on la lui assure?
  23. Ceux qui sacrifient à d'autres dieux avec foi et dévotion ne sacrifient à nul autre que Moi, fils de Kuntī, bien que cela ne soit pas selon les règles traditionelles.
    L'usage veut qu'on dise nommément à qui s'adresse chaque offrande au cours d'un sacrifice. Or ils préfèrent demander à Indra de leur apporter la pluie, à Lakshmi la richesse, à Soma la santé.... Si on leur demandait pourquoi ils ne s'adressent pas directement à Dieu et préfèrent demander à "ses saints" ils diraient sans doute qu'ils ne veulent pas déranger.
  24. Je suis Celui qui jouis de tous les sacrifices et Celui qui y prédomine. Mais ceux qui ne parviennent pas à Me connaître vraiment échouent.
    Prabhu est la personne dont la présence est prépondérante, le maître (dans le shloka 18), le seigneur mais il est préférable parfois de donner aux mots leur sens premier. Quant au sens premier du verbe cyu c'est celui d'être ébranlé, instable et par extension de chûter, sur terre en l'occurence. Mais pourquoi ne pas le traduire par échouer puisque ce verbe est synonyme de chûter et c'est bien d'un échec à parvenir à le connaîte qu'il s'agit.
  25. Ceux qui se sont placés sous la tutelle des dieux vont aux dieux, ceux qui se sont placés sous celle des ancêtres vont parmi les ancêtres, les adorateurs des esprits vont parmi les esprits et ceux qui Me vouent un culte viennent à Moi.
  26. Une feuille, une fleur, un fruit, de l'eau même, quoi qu'on m'offre avec dévotion, ce don dans la dévotion de cette âme pieuse, Je l'accepte.
    Prayata-ātmana signifie du self offert, donné, dans la dévotion; suivant "tad bhakti-upahritam" (ceci offert avec dévotion) une seule traduction s'impose en fait: ce qui est offert comme un don de soi-même. La fleur, le fruit, ou quoi que ce soit ne sont que des symboles du don de soi. Quant au verbe aś, traduit ici par accepter, son sens premier d'un point de vue matérialiste est manger, consommer, acte qui en français peut aussi être exprimé par accepter de la nourriture. C'est le même verbe qui est utilisé dans le shloka qui suit et je préfère lui garder le sens figuré d'accepter puisqu'il est aussi question d'offrir (en sacrifice notamment) et de donner (en obole aux brāhmanas). Dans toute religion il est commun de remercier Celui qui pourvoit à notre comfort du repas qu'on va prendre. Krishna demande de faire mieux: Lui offrir avant de le consommer au nom du propriétaire de ce corps et de tous les corps.
  27. Quoi que tu fasses, que tu acceptes, que tu offres ou que tu donnes et quelqu'austérité que tu pratiques, fils de Kuntī, offre-le-Moi.
  28. De l'asservissement par les actions et de leurs résultats  heureux ou malheureux tu t'affranchiras en engageant  ton self dans l'abandon de ceux-ci par le yoga. Complètement libéré, tu viendras à Moi.
  29. Je suis également disposé envers toutes les créatures. Nul ne m'est cher ou odieux. Mais ceux qui me vénèrent avec dévotion sont en Moi et Je suis en eux.
    Que chacun vive heureux autant qu'il le peut en suivant la voie qu'il a choisi. Il n'est l'ennemi de personne et aucun ne Lui est particulièrement cher. Que ceux qui ont choisi (vŗi - comme on choisit en mariage) ou plus exactement qui prêtent obéissance (vrata participe du même verbe vŗi - dans le shloka 9-25) à Indra ou à Soma fassent un heureux séjour en Indraloka ou Somaloka. Que ceux qui ont choisi de se se marier à la magie noire et font des offrandes à des créatures surnaturelles (des bhūta: esprits, fantômes - shloka 9-25) y trouvent satisfaction. Que ceux qui croient qu'ils sont mortels vivent le temps qui leur est imparti et meurent sans se plaindre (shloka 2-26 et 2-27) et s'ils ne font aucun sacrifice qu'ils mangent le fruit de leurs péchés (shloka 3-13). Quant à ceux qui Le vénèrent avec dévotion, de quel autre traitement spécial auraient-ils besoin que de savoir que "mayi te teshu cāpi aham". Qu'ils Lui dédient tous leurs actes et tandis qu'ils agissent qu'ils pensent que c'est une offrande (shloka 9-27): "tat kurushva mad arpānam." Une question m'a préoccupé en lisant cela: si on éprouve un plaisir à accomplir une action qui soit éligible comme offrande, peut-on tout de même l'offrir? Sans aucun doute, car on éprouve du plaisir à faire son yoga et si on cuisine de la nourriture insipide ou qui a mauvais goût elle n'est pas compatible comme offrande.
  30. Même si c'est une personne se conduisant très mal qui Me vénère avec une dévotion sans partage, il doit être considéré comme un saint homme car sa résolution est correcte.
    Le propos est volontairement provoquant et les termes emphatiques. C'est un saint (sādhu) même si actuellement il est en train de commettre un meurtre ou un vol. S'il est un dévôt sincère, il doit y avoir une raison pour que cette mauvaise action soit exécutée. Que celui qui a lu la Bible pense à Abraham s'apprêtant à sacrifier son fils. De même Krishna demande à Arjuna de tuer son grand-père et son précepteur, son oncle maternel et tous ses cousins, sans parler de Karna dont il ignore qu'il est son demi-frère. S'il est résolu à agir avec dévotion quoi qu'il arrive, "sa résolution est correcte". Il se peut aussi qu'il ait laissé ses sens guider son intelligence pendant un instant, comme tous ces rishis auxquels Indra envoie une nymphe pour les séduire. Ce qui importe est sa détermination à long terme, car ...
  31. Il revient très vite dans le chemin du devoir et atteint une paix durant éternellement. O fils de Kuntī, admets pour certain que celui qui se dévoue à Moi n'est jamais perdu.
  32. O Pārtha, ceux qui cherchent refuge auprès de Moi atteignent la destination suprême, même s'ils sont nés dans une famille de pécheurs, parmi les femmes, les communautés des travailleurs ou des serviteurs.
    Puisque les mots vaiśya et śudra sont effectivement utilisés ici, qu'est-ce qu'un vaiśya ou un śudra? Le vaiśya est un individu appartenant à un territoire, un village, une communauté résidant (du verbe viś: résider) en un lieu. Donc toute personne sédentaire éxécutant un travail dans les champs, un commerce ou un atelier d'artisanat est vaiśya. Dans le jargon de la société française organisée en castes proclamées au 18ème siècle, c'est un membre du tiers état et dans celui du 20ème siècle c'est un travailleur. Le mot śudra n'a pas de racine évidente et pourrait être emprunté à un langage tribal puisque sur le plan social c'est un serviteur ne possédant ni terre ni commerce et ne faisant pas partie des "deux fois nés" (dvija), i.e. des Āryens connaissant la morale. Dans la société contemporaine c'est pourtant la grande majorité de la population.
  33. Que dire alors des brāhmanas purs et des rois sages et dévots? Ayant trouvé place pour un temps  en ce monde de misères, sers-moi avec dévotion.
  34. Que tes pensées me soient dédiées, sois Moi dévoué, révérencieux, vénère Moi par des sacrifices. En unissant ainsi ton âme à Moi comme ton but final, c'est à Moi effectivement que tu viendras. Il ne faut pas se dire que l'exigence est excessive ou que c'est trop difficile et qu'on n'a aucune chance d'y parvenir, car le but envisagé est aussi extrême. Il n'est même pas question d'ambition, car c'est le plus sûr moyen d'échouer. C'est une question d'éducation et d'évolution vers un état d'esprit adéquat. La situation a été clairement établie au départ: celui qui n'envisage même pas une telle dévotion (asūya) n'est pas concerné par ce qui est dit dans cette section. Nombreux sont ceux qui n'ont pas suffisamment foi en cet idéal ou en eux-mêmes. Si ce n'était le cas l'univers serait bientôt vide. Mais l'attraction des satisfactions individuelles est telle qu'il ne cessera jamais de tourner: gata-agatam kāma-kāmā labhante.