Mahābhārata Livre 3 - Vāna Parva
Histoire de Nala et Damayantī
Section LXI

Nala dit: "Certes, le royaume de ton père est comme à moi. Mais sous aucun prétexte je n'en viendrais à une telle extrémité. Autrefois j'y ai fait mon entrée dans toute ma gloire et augmentant ta joie. Comment pourrais-je y retourner aujourd'hui dans la misère et en augmentant ta peine?"
Répétant cela encore et encore à Damayantī, le roi Nala vêtu d'un demi vêtement (partagé par Damayantī- puisse-t-il avoir été aussi long que celui de Draupadī!) réconfortait son épouse bénie. Et tous deux drapés dans une seule pièce de tissu et fatigués par la faim et la soif, parvinrent enfin au cours de leurs pérégrinations à un abri couvert pour les voyageurs. Arrivés en cet endroit, le roi des Nishadhas s'assis sur le sol nu avec la princesse de Vidarbha. Vêtus de la même pièce de tissu et sales, hagards, souillés par la poussière, ils sombrèrent de lassitude dans le sommeil. Submergée par la détresse, l'innocente et délicate Damayantī portant toutes les marques de bon auspice tomba dans un sommeil profond. Alors qu'elle dormait, O monarque, Nala ne put continuer à dormir calmement car son cœur et son esprit étaient bouleversés. Réfléchissant à la perte de son royaume, la désertion de ses amis et sa misère dans les bois, il pensa: "A quoi me sert d'agir désormais? Et qu'adviendra-t-il si je n'agis pas? La mort est-elle préférable pour moi désormais? Ou bien devrais-je abandonner mon épouse? Elle m'est sincèrement dévouée et supporte cette misère pour moi. Séparée de moi, elle à une chance de rejoindre sa famille, alors que si elle reste avec moi, dévouée comme elle est, la misère sera sûrement son lot. Au contraire c'est peu probable si je l'abandonne. Par ailleurs il est possible qu'elle retrouve le bonheur après quelques temps." Se répétant ses pensées dans sa tête et y réfléchissant encore et encore, il conclut, O monarque, que l'abandon de Damayantī était la meilleure voie à suivre pour lui. Il pensa aussi: " Avec sa réputation et sa fortune de bon auspice, dévouée comme elle est à son mari et avec son énergie, elle ne saurait être mise à mal par quiconque sur son chemin. Ainsi son esprit qui était sous l'influence de Kali le pernicieux alors qu'il réfléchissait à Damayantī, se résolut à l'abandonner. Puis, songeant à la nécessité qu'il avait d'un vêtement et à elle qui n'en portait qu'un seul, il eut l'intention de couper la moitié de la tenue qu'elle portait. Il pensa encore: "Comment vais-je couper ce vêtement de façon que mon aimée ne s'en aperçoive pas?" Réfléchissant à cela, le roi Nala commença à aller et venir dans l'abri. Faisant les cent pas, O Bhārata, il trouva une belle épée, dégainée, près de l'abri. Ce châtieur d'ennemis, ayant coupé avec l'épée une moitié du vêtement puis rejeté l'instrument, quitta la fille de Vidharbha dans son sommeil et s'éloigna. Mais son cœur ne pouvant s'y résoudre, le roi des Nishadhas revint dans l'abri et éclata en larmes devant Damayantī. Il dit: "Hélas! Ma bien aimée, que ni le dieu du vent ni le soleil n'ont vu auparavant (qui n'a pas du affronter leurs tourments), dort maintenant sur le sol nu comme une malheureuse. Revêtue d'une pièce de tissu coupée, allongée comme une égarée, comment cette beauté au lumineux sourire va-t-elle réagir en s'éveillant? Comment la belle fille de Bhīma, dévouée à son seigneur, séparée de moi et seule, va-t-elle traverser cette forêt profonde peuplée d'animaux et de serpents? O toi qui est bénie, que les Adityas et les Vasus, les deux Ashvins avec les Maruts te protègent, ta vertu demeurant ton meilleur secours (Il a invoqué à la fois les dieux protecteurs de la morale et de l'ordre cosmique, les Adityas, et ceux présidant aux éléments naturels, Vasus et Maruts, ainsi que les protecteurs de la santé, les jumeaux Ashvins.) Après avoir adressé ces mots à sa chère épouse, sans égale sur terre en beauté, Nala s'efforça de partir, égaré qu'il était par Kali. Partant, revenant puis repartant encore et encore de cet abri, entraîné par Kali au loin et ramené par l'amour. C'était comme si le cœur du roi misérable était déchiré en deux et comme une balançoire oscillait entre la cabane et l'extérieur. A la fin, après s'être lamenté pitoyablement, Nala, abruti et privé de raison par Kali, s'éloigna en abandonnant son épouse endormie. Privé de discernement par le contact de Kali mais ruminant sur sa conduite, le roi partit avec tristesse, laissant son épouse seule dans la forêt solitaire.
Quand le texte original dit que Nila est privé de ses sens, il parait justifié de traduire par privé de raison pour un lecteur occidental qui pourrait ignorer que la pensée et son organe sont considérés comme le sens central recevant les informations des autres sens et les gérant. L'esprit raisonnable peut être abruti, égaré par l'intérêt, tandis que le cœur oscille comme une balançoire entre le devoir et les profits que lui font miroiter sa raison.