Mahābhārata Livre 3 - Vāna Parva
Histoire de Nala et Damayantī
Section LXIV Au cœur de la forêt

Ayant mis à mort ce chasseur, Damayantī aux yeux semblables à des fleurs de lotus, se mit en route à travers cette forêt effrayante et solitaire bruissant du pépiement des grillons. Elle abondait en lions, léopards, chats sauvages et tigres, en buffles, ours et daims. Elle grouillait d'oiseaux de diverses espèces et était infectée de voleurs et de tribus mlechchas. Elle se composait de sals, bambous, dhavas, ashvatthas, tindukas, ingudas, kinshukas et arjunas, nimvas, tinisas et shalmalas, des jambus, ainsi que des manguiers, des lodhras, des catechus, des cannes à sucre, padmakas, amalahas, plakshas, kadamvas, undumvaras, vadaris, vilvas, banians, piyalas et palmiers, datiers, haritakas, bibhītakas.
Le pépiement des grillons dans la forêt terrifiante abondant en lions et barbares est charmant. Laissons au poète le bénéfice du doute et attribuons cela à la licence poétique car les lions ne peuvent rugir de tout leur soûl que dans la savane sèche du Gujarāt et je crois savoir que les grillons préfèrent aussi les prairies herbeuses. J'ai déjà parlé des sals, qui sont de grands arbres aux troncs très droits et au feuillage persistant, poussant en climat tempéré, comme aux pieds des Himalayas, et qui auraient la faveur de Vishnu. Les dhavas sont des arbres de taille moyenne, au tronc droit et à l'écorce lisse, poussant dans tout le sous-continent en zones tropicales et de la plus grande utilité. Leurs feuilles, ovales allongées et caduques, fournissent du tanin et leur sève une gomme utilisée pour teindre les calicots et pouvant se substituer à la gomme arabique. Ashvattha est selon le dictionnaire de Monier-Williams un autre nom du pipal (pippala), mais dans la section 15 du Bhagavad Gītā il désigne incontestablement un banian (nyagrodha: poussant vers le bas). Les tindukas ou tendus, aussi connus sous le nom d'ébène indien, poussent uniquement en Inde du sud et ont de multiples usages dont: 1/ celui des feuilles pour envelopper les bīdis (cigarettes); 2/ les fruits donnent une résine pour colmater les bateaux. Les arjunas sont des arbres élancés au tronc gris clair, mais pas blanc comme leur nom semble l'indiquer, poussant de préférence le long des rivières. On peut les reconnaître entre autres à leurs fruits pentagonaux avec cinq petites ailes aiguës, leurs feuilles persistantes dentelées poussant en paires opposées et leur canopée retombant comme une chevelure. L'arjuna est fameux pour les vertus médicinales variées de son écorce. Les lodhras sont aussi appelé tilaks car leur écorce était principalement utilisée pour tracer cette marque distinctive de la foi hindoue au milieu du front. De nos jours elle est aussi utilisée comme teinture et a des vertus reconnues en médecine ayurvédique. Ce sont des arbres de petite taille poussant dans les zones humides. La citation des catechus dans cette liste est un autre exemple de licence poétique car on imagine mal comment un acacia, hôte des zones désertiques pousserait au milieu de la jungle du Madhya Pradesh où se situe la scène. Cette forêt doit définitivement être classée au patrimoine de l'Unesco car tous ses arbres sont d'une grande utilité et ne poussent souvent qu'au Bhārat varsha!
La princesses de Vidarbha vit de nombreuses montagnes contenant des minerais de différentes natures, des vergers résonnant des notes de chorales ailées, de nombreuses gorges aux panoramas splendides, rivières, lacs et réservoirs d'eaux, des animaux et oiseaux de types variés. Elle vit aussi d'innombrables serpents, lutins et rakshasas aux visages effroyables, des étangs et réservoirs, petites collines, ruisseaux et fontaines à l'aspect merveilleux. La princesse de Vidarbha vit des hordes de buffles, des sangliers, des ours et des serpents dans ces régions sauvages. Protégée par sa vertu, sa renommée, sa chance et sa patience, Damayantī erra seule à travers ces bois à la recherche de Nala. La fille royale de Bhīma, peinée seulement par la séparation de son seigneur, n'était pas en quoi que ce soit terrifiée dans cette forêt effrayante. O roi, elle s'assit sur une pierre et submergée de chagrin, tous ses membres tremblant de la douleur ressentie à cause de son mari, elle commença à se lamenter en ces termes: "O roi des Nishadhas, à la large poitrine et aux bras puissants, où donc es-tu allé, O roi, me laissant dans cette forêt solitaire? O héros, après avoir accompli l'ashvamedha et autres sacrifices, accompagnés de dons à profusion aux brahmins, pourquoi t'es-tu montré trompeur envers moi seulement, O tigre parmi les hommes? O meilleur des hommes, à la grande splendeur et de bon auspice, il t'incombe de te souvenir de la déclaration que tu as faite devant moi, O taureau parmi les rois. O monarque, il t'incombe aussi de te rappeler ce qu'ont dit les cygnes sillonnant les cieux en ta présence et en la mienne. O tigre parmi les hommes, les quatre Vedas au complet avec les Angas et Upangas (des annexes comme les Sūtras et Upanishad) étudiés en détail d'une part et la simple vérité de l'autre sont équivalents. (C'est un exemple typique d'une répétition sous une autre forme du contenu du Bhagavad Gītā, ici le shloka 46 de la seconde section. Le Mahābhārata en regorge et le Gītā en est le point d'orgue.) Aussi, O pourfendeur d'ennemis, seigneur des hommes, il t'incombe de bien agir en accord avec tes déclarations en ma présence. Hélas, O héros guerrier, irréprochable Nala, moi qui suis tienne suis sur le point de périr dans cette terrible forêt. Oh! Pourquoi ne réponds-tu pas? Ce terrible seigneur de la forêt, au visage effroyable et aux mâchoires béantes, mourant de faim, me remplit d'effroi. N'est-ce pas ton devoir de me délivrer? Tu avais coutume de toujours dire: "exceptée toi, nul ne compte pour moi." O roi béni, donne bonne suite aux mots prononcés alors. Et puis, O roi, pourquoi ne réponds-tu pas à ton épouse bien aimée qui gémit et est privée de ses sens, alors que tu l'aimes et est aimé en retour? O roi de la terre respecté, châtieur d'ennemis, O toi aux larges yeux, pourquoi n'as-tu pas d'égards pour moi, émaciée, bouleversée et pâle, décolorée, accoutrée d'une simple pièce de tissu, seule, pleurant et se lamentant comme une désespérée, une biche solitaire séparée de sa harde? O souverain illustre, c'est moi, Damayantī, toute dévouée à toi, seule dans cette grande forêt, qui s'adresse à toi. Alors, pourquoi ne réponds-tu pas? Oh, je ne te vois pas aujourd'hui sur cette montagne, meneur d'hommes à la grande noblesse de sang et de caractère, dont chaque membre est doté de grâce! Dans cette épouvantable forêt hantée par les lions et les tigres, O roi des Nishadhas, homme supérieur, source de mes peines, où donc te tiens-tu couché, assis, debout ou parti, à qui le demander, dans le désarroi et frappée par le malheur à cause de toi, en disant "avez-vous vu le roi Nala par ces bois?" Auprès de qui m'enquérir dans cette forêt à propos de Nala disparu, beau et à l'âme noble, le destructeur des armées hostiles? De qui entendrais-je aujourd'hui ces doux mots: "Ce roi Nala, aux yeux comme des fleurs de lotus, que tu recherches est juste ici." Là-bas vient le roi de la forêt, ce tigre au maintien gracieux, pourvu de quatre crocs et joues proéminentes. Même lui je vais l'accoster sans crainte: "Tu es le seigneur de tous les animaux et de cette forêt, le roi. Sache que je suis Damayantī, la fille du roi des Vidarbhas et l'épouse de Nala, pourfendeur d'ennemis et roi des Nishadhas. Dans le désarroi et la peine, je cherche mon mari toute seule dans ces bois. Rassure moi, O roi des animaux si tu l'as aperçu. Ou alors, si tu ne l'as pas vu, meilleur des animaux, dévore moi et libère moi ainsi de ma misère." Hélas! Le roi des montagnes, ce haut sommet sacré, couronné d'innombrables et magnifiques pics multicolores embrassant les cieux, abondant en minerais, couvert de gemmes de différentes sortes, et s'élevant comme une bannière au dessus de la large forêt, parcouru par des lions, tigres, éléphants, sangliers, ours et cerfs, résonnant des notes de diverses espèces de créatures ailées, orné de kinshukas, ashokas, vakulas et punnagas, de karnikaras en fleurs, de dhavas et plakshas, aux torrents hantés d'oiseaux aquatiques de toutes sortes, a entendu mon appel plaintif dans cette jungle. Demandons-lui des nouvelles du roi. O montagne sacrée, meilleure des montagnes aux panoramas superbes, O colline vénérée, O refuge de bon auspice, je me prosterne devant toi pilier de la terre.
On trouve dans le Rāmāyana un passage semblable, où Rāma, après avoir demandé des nouvelles de son épouse bien aimée Sītā aux animaux, s'adresse aux montagnes. Il fut un temps où elles étaient dotées de la parole et même d'ailes pour voler. C'est Indra qui y mit bon ordre car elles faisaient courir un danger aux autres créatures en se posant. L'une d'entre elles donna des renseignements précieux à Hanumān alors qu'il cherchait à atteindre Lanka où Sītā avait été emportée par Rāvana. Le roi des montagnes Himavat est le père de Pārvatī, la compagne de Shiva. Si celles dont on parle sont généralement du genre mâle, il existe aussi probablement des montagnes femelles puisqu'ils ont des filles.
Connais-moi comme la fille d'un roi, la bru d'un autre roi et une reine du nom de Damayantī. Ce seigneur de la terre qui règne sur les Vidarbhas, le puissant roi guerrier, du nom de Bhīma, protecteur des quatre castes, est mon père. Ce roi sans égal célébra les sacrifices rājasūya et ashvamadha, avec de nombreux cadeaux aux brahmins. Doté de beaux et larges yeux, se distinguant par sa dévotion aux Vedas, d'un caractère sans faille, disant la vérité, candide, aimable, empli de prouesses, possédant d'immenses trésors, d'une grande moralité et pureté, il a vaincu tous ses ennemis et protège efficacement les habitants de Vidarbha. Connais-moi, O sainte montagne, pour sa fille qui se présente devant toi. Ce fleuron des hommes, le célèbre souverain des Nishadhas, connu sous le nom glorieux de Vīrasena, était mon beau père. Le fils de ce roi, beau, héroïque et possédant une énergie inflexible, qui gouverne bien le royaume hérité de son père, est nommé Nala. Sache, O montagne que ce pourfendeur de ses ennemis, appelé aussi Punyashloka (littéralement vers de bon auspice, vertueux et par delà sacré), au teint doré, dévoué aux brahmins, versé dans les Vedas, doué d'éloquence, ce roi juste buvant le soma et adorateur du feu sacré, qui célèbre des sacrifices, est libéral, guerrier et qui châtie convenablement, j'en suis l'innocente épouse, sa reine principale, me tenant ici devant toi.
Il semblerait que Nala avait donc d'autres épouses, comme Vichitravīrya, les frères Pāndavas, ainsi que Krishna. Le soma dont il est question ici est une boisson enivrante qui était bue au cours de certains rituels védiques anciens et dont seraient friands Shiva et Indra. Il est comparable à l'ambroisie des dieux grecs et ne doit pas être confondu avec l'amrita, le nectar préparé par barattage de la mer de lait par les demi-dieux et asuras. La recette du soma, à base du jus d'une plante et de lait, ne s'est pas tout à fait perdue dans les villages. Soma est aussi le nom du deuxième jour de la semaine (lundi) dédié à Shiva et un des noms de la lune.
Privé de la prospérité, de mari et de protecteur, frappée par la calamité, je suis venu ici pour chercher mon mari, O fleuron des montagnes. As-tu vu le roi Nala dans cette forêt effrayante du haut de tes centaines de pics la dominant? As-tu vu mon mari, ce souverain des Nishadhas, l'illustre Nala qui a la démarche d'un puissant éléphant, est doté d'intelligence, de longs bras, d'une énergie dévorante, de prouesse, patience, courage et d'une grande renommée? Alors que tu me vois pleurer seule, submergée de chagrin, pourquoi, O toi meilleure des montagnes, ne me rassures-tu pas par la voix, comme ta fille en détresse? O héros, preux guerrier, seigneur de la terre, si tu es dans cette forêt, alors O roi révèle toi à moi. O quand entendrai je à nouveau la voix de Nala, douce et profonde comme celle des nuages, cette voix agréable comme l'élixir de vie (amrita) du roi illustre m'appelant en le prononçant distinctement fille de Vidarbha (Il n'est pas d'usage entre époux de s'appeler par son nom de naissance. Une femme s'adresse le plus souvent à son mari en tant que père de ses enfants et vice versa.), voix bénie, musicale comme le chant des Vedas, riche et apaisant mes peines. O roi je suis effrayée. O vertueux réconforte moi.
Après s'être adressée ainsi à la première des montagnes, Damayantī se dirigea vers le nord. Ayant progressé trois jours et trois nuits, cette meilleure des femmes arriva dans un verger incomparable destiné aux ascètes pour leurs austérités et ressemblant en beauté à un verger céleste. Le charmant asile qu'elle vit là était habité et embelli par la présence d'ascètes semblables à Vasishtha, Atri et Bhrigu (grands rishis et prajāpati fils de Brahmā), renonçant à leur ego et austères dans leur alimentation, des saints vivant pour certains d'eau, pour d'autres d'air ou de feuilles, vêtus d'écorce d'arbres et de peaux de daims, gardant leur esprit sous contrôle, maîtrisant leurs passions et leurs sens, éminemment bénis et cherchant le chemin des cieux. Damayantī reprit courage en contemplant cet ermitage habité par des ascètes et abondant en hardes de daims et de singes. Cette meilleure des femmes, l'innocente et bénie Damayantī aux beaux sourcils et longues tresses, ravissantes hanches et poitrine profonde, à la face embellie par des dents bien faites et de larges yeux noirs, entra dans cet asile parée de tout son éclat et de sa gloire. Elle salua ces ascètes vieillis par la pratique d'austérités et se tint devant eux avec humilité. Les ascètes lui dirent "bienvenue!" puis ces hommes à la grande richesse ascétique lui rendirent l'hommage qui lui était dû en disant: "Assieds toi et dis nous ce que nous pouvons faire pour toi." Cette meilleure des femmes leur répondit: "Vous ascètes éminemment bénis et sans péchés, tout ce passe-t-il bien dans la pratique de vos austérités, votre feu sacrificiel, vos observances religieuses et les devoirs de votre classe sociale? Les animaux et oiseaux vivant dans cet asile se portent-ils bien aussi?" Ils répondirent: "O illustre dame à la sublime beauté, nous sommes prospères sous tous rapports. Mais, O toi aux membres parfaits, dis nous qui tu es et ce que tu cherches. Nous sommes émerveillés devant ta sublime beauté et ta splendeur éclatante. Ressaisis toi et ne pleure pas. Dis-nous, O femme bénie et sans reproche, es-tu la déesse présidant à cette forêt, ou cette montagne ou cette rivière? Damayantī répondit aux ascètes: "O brahmins, je ne suis la déesse ni de cette forêt ni de la montagne ou encore de la rivière. O rishis riches en ascèses, sachez que je suis un être humain. Je vais vous raconter mon histoire en détails. Écoutez-moi. Il est un roi du nom de Bhīma qui est le puissant souverain des Vidarbhas. Sachez, O meilleurs des deux fois nés, que je suis sa fille. Le sage souverain des Nishadhas, du nom de Nala, à la grande célébrité, héroïque, toujours victorieux dans les batailles et instruit, est mon époux. Cet époux qui vénère les dieux, est dévoué aux deux fois nés, le gardien de la lignée des Nishadhas, est doté d'une grande énergie, possède une grande force, est franc, observant du devoir, sage, inébranlable dans ses promesses, l'anéantissement pour ses ennemis, pieux, le serviteur des dieux, gracieux, un conquérant des villes hostiles, le plus grand des rois, égal en splendeur au seigneur des dieux, il a de grand yeux et un teint semblable à la pleine lune. Il célèbre de grands sacrifices, est versé dans les Vedas et leurs corollaires et sa splendeur égale celles du soleil et de la lune. Ce roi observant de la vérité et la religion a été mis au défi au jeu de dés par un traître à l'esprit mesquin et sans culture, aux voies malhonnêtes et doué pour le jeu, et il a été défait de ses biens et de son royaume. Sachez que je suis l'épouse de ce taureau parmi les rois, connue par tous sous le nom de Damayantī et que je suis anxieuse de retrouver mon seigneur. Le cœur triste, j'erre au milieu des bois, montagnes, lacs, rivières et réservoirs d'eau à la recherche de mon époux, Nala à la grande âme, doué pour la bataille et sachant l'usage des armes. Le roi Nala, seigneur des Nishadhas, est-il venu dans ce délicieux asile de vos saintetés? C'est pour lui, O brahmins, que je suis venu dans cette forêt terrifiante hantée de tigres et autres bêtes. Si je ne vois pas le roi Nala d'ici quelques jours, je renoncerai à ce corps pour mon bien. De quelle utilité est ma vie, privée de ce taureau parmi les hommes? Devrais-je vivre dans l'affliction causée par sa perte?" A la fille de Bhīma, Damayantī, désespérée, qui se lamentait dans cette forêt, les ascètes dispensateurs de la vérité répondirent: " O femme bénie à la beauté sublime, nous voyons par notre pouvoir d'ascètes que le futur t'apportera le bonheur et que tu verras bientôt Naishadha. O fille de Bhīma, tu reverras Nala, le seigneur des Nishadhas, le pourfendeur d'ennemis et le meilleur des hommes de vertu, libéré de ses maux. O dame bénie, tu reverras le roi, ton seigneur, libéré de tout péché et orné de toutes sortes de pierres précieuses, gouvernant à nouveau la même ville, châtiant ses ennemis et engendrant la terreur dans leurs cœurs, réjouissant ses amis et couronné de toutes les bénédictions.
Après avoir parlé à cette princesse, la reine bénie de Nala, les ascètes disparurent de sa vue ainsi que leur feu sacré et leur refuge. Voyant ce grand prodige, la bru du roi Vīrasena, Damayantī aux membres sans défauts, fut frappée d'étonnement. Elle se demanda:" Etait-ce un rêve que j'ai vu? Que s'est-il passé et où sont ces ascètes, et ce refuge? Où est cette charmante rivière aux eaux sacrées, le havre de diverses sortes d'oiseaux aquatiques? Et ces arbres plaisants chargés de fleurs et de fruits?" Y ayant songé quelques temps, la fille de Bhīma, Damayantī au doux sourire, redevint mélancolique et affligée par le chagrin à cause de son seigneur et elle perdit ses couleurs.
S'étant dirigée vers une autre partie de la forêt, elle vit un ashoka. S'approchant de cet arbre supérieur aux autres de la forêt, si plaisant avec sa floraison et sa charge de feuillage (le feuillage des ashokas est très touffu), résonnant des notes des oiseaux, Damayantī commença à se lamenter avec les yeux pleins de larmes et la voix entrecoupée de sanglots: "Oh, cet arbre charmant au cœur de la forêt semble si beau, couvert de fleurs, comme un roi des collines. O sublime ashoka, libère-moi vite de mon chagrin. As-tu vu le roi Nala, le pourfendeur d'ennemis et le bien aimé mari de Damayantī, exempt de craintes, ennuis et épreuves? As-tu vu mon époux bien aimé, le souverain des Nishadhas, habillé d'une demi pièce de tissu, à la peau délicate, ce héros affligé par le malheur venu dans cet endroit sauvage? O arbre ashoka, libère-moi de mon chagrin! O ashoka, justifie ton nom car il signifie destructeur du chagrin. Puis tournant trois fois autour de cet arbre (comme on le fait autour du sanctuaire de l'idole dans un temple), avec le cœur affligé, cette meilleure des femmes, la fille de Bhīma, pénétra dans une partie plus terrifiante de la forêt.
Errant à la recherche de son seigneur, la fille de Bhīma vit de nombreux arbres et cours d'eau et de plaisantes montagnes, de nombreux animaux et oiseaux, des grottes et des précipices, et des rivières offrant des spectacles merveilleux. Au cours de sa progression elle arriva à une large voie où elle aperçu avec étonnement un groupe de marchants avec leurs chevaux et éléphants mettant pieds sur la berge d'une rivière. Celle-ci avait des eaux claires et fraîches, était ravissante et charmante à voir, large, aux berges couvertes de buissons de cannes, bruissante du cri des grues et des balbuzards et des chakravakas (canards brahmins), abondant en tortues et alligators et en poissons, parsemée de nombreux îlots. Aussitôt qu'elle vit la caravane, la sublime et célèbre épouse de Nala, sauvage comme une démente, oppressée par le chagrin et habillée d'une demi-pièce de tissu, amaigrie, pâle et crottée, la chevelure couverte de poussière, s'approcha et entra dans leur groupe. En la voyant, certains s'enfuirent de peur, d'autres furent emplis d'anxiété ou rirent et certains même la détestèrent. D'autres encore eurent pitié, O Bhārata, et lui adressèrent ces mots: "O femme bénie, qui es-tu et qui sont les tiens? Que cherches-tu en ces bois? En te voyant nous avons été effrayés. Es-tu humaine? Dis-nous franchement, O bénie sois-tu, si tu es la déesse de ces bois ou de cette montagne ou de quelque endroit dans les cieux. Accorde-nous ta protection. Es-tu une femme yaksha ou rakshasa ou une demoiselle céleste? O toi aux traits sans défauts, bénis-nous et protège-nous. Et O bénie, fasse que cette caravane puisse progresser dans la prospérité et que nos intérêts à tous soient préservés." Ainsi adressée par les membres de cette caravane, la princesse Damayantī, dévouée à son époux et accablée par le malheur qui s'était abattu sur elle, répondit: " O chef de la caravane, et vous marchants, jeunes et vieux et enfants qui la composent, apprenez que je suis humaine. Je suis la fille d'un roi et la bru d'un autre roi et la reine aussi d'un roi, avide de retrouver son mari. Le souverain des Vidarbhas est mon père et mon époux est le seigneur des Nishadhas, nommé Nala. En ce moment je suis à la recherche de celui ci, invaincu et béni. Si par hasard vous avez vu mon bien aimé époux, le roi Nala, ce tigre parmi les hommes, ce destructeur des armées ennemies, dites le moi sans tarder." Sur ce le chef de cette grande caravane, nommé Shuchi, répondit à Damayantī aux membres sans défauts: "O femme bénie, écoute mes paroles. O toi au doux sourire, je suis un marchant et le chef de cette caravane. O illustre dame, je n'ai rencontré aucun homme du nom de Nala. Dans cette immense forêt inhabitée par les hommes, il n'y a que des éléphants, des léopards et des buffles, des tigres, des ours et autres animaux aussi. Exceptée toi, je n'y ai rencontré aucun homme ou femme, que le roi des rakshasas Manibhadra nous vienne en aide!" Ayant reçu cette réponse, elle demanda aux marchants par l'intermédiaire de leur chef: "Il t'appartient de me dire quels lieux relie cette caravane." Le chef de la bande dit:" O fille d'un grand roi, cette caravane se dirige pour faire du commerce vers la cité de Subāhu, le souverain des Chedis qui a pour usage de dire la vérité."
Le rakshasa Manibhadra est nommé plusieurs fois dans le Mahābhārata comme un ami de Kuvera, donc de bonne fréquentation. Ce qu'il est plus intéressant de noter est qu'un marchant invoque un rakshasa parce que par nature il s'intéresse au profit. Ce qui ne veut pas dire que tout marchant ferait cela, mais que de la part d'un kshatriya ou d'un brahmin ce serait tout à fait déplacé. Quant à la destination de la caravane elle est au nord est du point de départ de Damayantī, donc dans la mauvaise direction. Mais juste avant l'épisode des ascètes, Brihadashva nous a déjà informés qu'elle retournait vers le nord.