Mahābhārata Livre 9-Shalya Parva
Les méandres de Sarasvatī

Section XXXV De l'origine des cycles lunaires [Janamejaya] La veille de la grande bataille, le seigneur Rāma, ayant pris congé de Keshava, s'en alla accompagné de nombreux Vrishnis. Il avait dit à Keshava: "Je ne prêterai assistance ni au fils de Dhritarāshtra ni aux fils de Pāndu mais irai où me semblera bon et pour le temps qui me conviendra." Ayant dit cela, Rāma, celui qui résiste aux ennemis, s'en alla. Il t'appartient, O brahmin, de tout me dire au sujet de son retour. Comment arriva-t-il à cet endroit et comment suivit-il le cours de la bataille. C'est mon opinion que tu es talentueux pour raconter."
Vaishampāyana, en réponse à ce vil flatteur, commença par revenir aux événements qui avaient précédé la bataille, suivant en cela les pas d'Hanumān dans le Ramāyāna, qui chaque fois qu'il prend la parole laisse présager que la soirée sera très longue.
[Vaishampāyana] .../... Quand les troupes eurent été rassemblées et mises en ordre de bataille, le fils de Rohinī à la grande âme, cette personne supérieure dotée de puissance, s'adressa à son frère Krishna pour lui dire: "O toi aux bras puissants, O pourfendeur de Madhu, prêtons notre aide aux Kurus." Cependant Krishna ne voulut pas en entendre un mot. Le cœur empli de rage (en bon kshatriya né sous le signe de la passion), cet illustre fils de la race de Yadu, le porteur du soc de charrue, partit en pèlerinage vers la Sarasvatī. .../...
Rāma n'était pas du genre à partir avec un bâton de pèlerin et une cruche à eau. Il emmena avec lui "tout ce qui était nécessaire à la vie" et son voyage fut confortable. En cours de route il se montra généreux à chaque halte au bord d'un(e) tīrtha (le mot est neutre et son sens propre est point d'accès à l'eau - un ghāt est un type de tīrtha), distribuant ces nécessités tels que des vêtements coûteux et des ornements. A ce point du récit Janamejaya posa la question fatidique qui laissait supposer que la soirée serait vraiment très longue: "Dis-moi tout des mérites des tīrthas sur la Sarasvatī." Et Vaishampāyana de répondre: "Le sujet est vaste." Censeur intraitable des écrits de Vyāsa, je ne résiste cependant pas à la tentation d'extraire quelques pages de son récit.
[Vaishampāyana] Daksha avait vingt-sept filles, O roi, qu'il accorda en mariage à Soma. Ayant un rapport avec les constellations, ces épouses de Soma aux actes de bon auspice, servent aux hommes à calculer le temps. Dotée de larges yeux, toutes étaient sans rivales en beauté en ce monde. Cependant Rohinī les surpassait toutes en "richesse de beauté"
Ces épouses sont les nakshatras, autrement dit les conjonctions de la lune avec une constellation. Comme les jours du mois sidéral (lunaire) elle sont au nombre de 27 et se succèdent au même rythme. Voici donc l'explication des vingt-sept maisons de Soma, le seigneur de la lune. Elles ne correspondent donc pas aux signes du zodiaque du calendrier sidéral occidental, mais emplissent le même rôle sur le plan astrologique. Ainsi, être né sous les auspices des nakshatras Pushya et Shravana qui ont présidé au départ et au retour de Rāma prédispose aux voyages et au commerce et à porter un nom commençant par certaines syllabes. Krishna est né alors que la lune était dans "la maison" de Rohinī et la mère de Balarāma, qui portait aussi le nom de Rohinī, fut sa nourrice. Etre né sous ce signe ou sous celui de Phalguna prédispose à la constance et la détermination, aux tâches religieuses ou agricoles (sédentaires) mais aussi à l'amitié et l'amour, la coquetterie et le sexe. En fait c'est un peu plus compliqué car les sept planètes, auxquelles il est convenu d'ajouter le soleil et la lune pour faire un bon compte de corps planétaires- nava graha- afin que le nombre de nakshatras (27) soit un multiple de celui des planètes (9), influent aussi sur la destinée des pauvres mortels par l'intermédiaire des jours de la semaine et des mois de l'année. Alors, Elodie, je ne pourrais te dire avec certitude ton horoscope, mais il ne fait aucun doute que tu es ma Rohinī.
Rohinī était la préférée de Soma et ses autres épouses ne manquèrent pas d'aller s'en plaindre à plusieurs reprises à leur père. Comme Soma persistait dans son erreur...je rends la parole à Vaishampāyana.

[Vaishampāyana] Le vénérable Daksha se mit en colère et lança la malédiction de phtisie à Soma. (De quel autre maladie aurait-il put affliger la lune puisque les coïncidences du vocabulaire font que le mot kshaya signifie aussi dépérissement et diminution?) Ainsi cette maladie s'empara du seigneur des étoiles. Affligé de consomption, Shashin diminua de jour en jour. Il fit de nombreuses tentatives pour se libérer de cette maladie en accomplissant des sacrifices, O monarque. Le faiseur des nuits ne put cependant se libérer de cette malédiction et il continua à endurer la diminution et l'émaciation. En conséquence, les plantes à feuilles caduques manquèrent de pousser, leur jus se tarit et elles devinrent sans goût. Toutes furent privées de leurs vertus. De plus, en conséquence de cette décadence des plantes à feuilles caduques, les créatures vivantes dépérirent aussi. En vérité, à cause de la diminution de Soma, toutes les créatures furent émaciées. Alors, les hôtes célestes vinrent trouver Soma, O roi, et lui demandèrent: "Pourquoi n'es-tu plus aussi beau et resplendissant? Dis-nous les raisons de cette grande calamité. Lorsque nous aurons entendu ta réponse, nous ferons ce qui est nécessaire pour dissiper ta peur." Ainsi adressé, le dieu ayant le lièvre pour marque distinctive (Shashin ou Shashāgka) les informa des causes de la malédiction et de la phtisie qui l'affectait. Les dieux allèrent en conséquence trouver Daksha et lui dirent: " Sois satisfait de Soma, O vénérable! Retire ta malédiction. Chandramas est très émacié. On ne peut voir qu'une petite fraction de lui. A cause de sa diminution, O seigneur des hôtes célestes, toutes les créatures sont diminuées. Les plantes grimpantes et les herbes de diverses natures dépérissent et nous aussi souffrons d'émaciation. Sans nous que deviendra l'univers? Sachant cela, O maître de l'univers, il t'appartient d'être satisfait de Soma." (L'ego des dieux est à l'échelle de leur statut.) Ce seigneur des créatures (Daksha) répondit aux hôtes célestes: "Il m'est impossible de rendre ma parole caduque. Cependant elle peut être annulée par un stratagème. Que Shashin se comporte toujours équitablement envers ses épouses. Le dieu ayant le lièvre pour marque devra aussi se baigner à ce meilleur des tīrthas dans la Sarasvatī pour croître à nouveau. Ces paroles sont la vérité. Pendant la moitié du mois Soma diminuera de jour en jour puis pendant l'autre moitié il croîtra chaque jour. Mes paroles sont la vérité. Se dirigeant vers l'océan de l'ouest à l'endroit où la Sarasvatī se mélange à l'océan, ce vaste réceptacle des eaux, qu'il y adore le Dieu des dieux, Mahādeva. Alors il retrouvera sa forme et sa beauté." Sur cet ordre du rishi, Soma se dirigea vers la Sarasvatī et arriva au meilleur des tīrthas appartenant à Sarasvatī, du nom de Prabhāsa. (Mot qui signifie révélation et splendeur.) Se baignant là chaque jour de nouvelle lune, ce dieu de grande énergie et de grande brillance retrouva ses rayons frais et illumina à nouveau les mondes. Toutes les créatures, O monarque, s'étant rendues elles aussi à Prabhāsa, revinrent avec Soma au lieu de résidence de Daksha. Ce seigneur des créatures leur donna congé et, satisfait de Soma, lui dit pour finir: "Ne méprise pas les femmes, O fils, et ne méprise jamais non plus les brahmins." Toutes les créatures purent continuer à vivre comme auparavant.
Ainsi s'expliquent les cycles de la lune qui ne doit pas manquer de passer dans la maison de chacune de ses vingt-sept épouses. Qui oserait proposer une meilleure raison à cela? Par contre, le barde a par deux fois mentionné cette marque disgracieuse sur la face de la lune dans laquelle certains voient un lièvre, mais il n'a pas daigné éclairer notre lanterne à ce sujet. Serait-ce le résultat des relations extraconjugales de Soma?    Section XXVII De l'origine des méandres de la meilleure des rivières [Janamejaya] Pourquoi, O brahmin, la Sarasvatī changea-t-elle de cours en cet endroit pour couler vers l'est? O meilleur des adhvaryus, il t'appartient de tout me dire à ce propos. Pourquoi cette meilleure des rivières changea-t-elle de cours? (L'adhvaryu est ce brahmin qui déclame le Yajur Veda dans les sacrifices.)
[Vaishampāyana] Autrefois, dans l'âge Krita, O roi, les ascètes résidant à Naimisha étaient engagés dans un grand sacrifice qui dura douze ans. Nombreux furent les rishis qui vinrent à ce sacrifice. Ayant passé leurs journées dans l'accomplissement de ce sacrifice selon les rites pendant douze ans à Naimisha, ces très saintes personnes se mirent en route à la fin de la douzième année pour visiter les tīrthas. En raison du nombre de ces rishis, O roi, les tīrthas qui étaient sur la rive sud de la Sarasvatī ressemblaient à des villes. Ces meilleurs des brahmins, O tigre parmi les hommes, avides de jouir des mérites des tīrthas, établirent demeure sur la rive de la rivière jusqu'au site nommé Samantapanchaka. (Son nom signifie proche des cinq et peut référer à l'agrégat des cinq sens ou au cinq éléments. Celui de Naimisha signifie ce qui est temporaire et évoque principalement l'illusion: on dit que l'illusion crée par certains asuras y fut dissipée en un instant.) Toute la région résonnait  des récitations à haute voix des Vedas par ces rishis à l'âme pure, s'employant tous à verser des libations dans des feux sacrificiels. Cette plus grande des rivières était extrêmement belle à voir avec ces feux du sacrifice partout autour, dans lesquels les ascètes à la grande âme versaient des libations de beurre clarifié. Les rishis de la taille d'un pouce (les Vālakhilyas, qui selon les Purānas entourent le char du soleil), ceux qui cassent leur grain avec deux pierres (Ashmakuttas), ceux qui le cassent avec les dents (Dantolakhalinas), ceux qui ont des visions, ceux qui subsistent uniquement d'air, ou d'eau, ou des feuilles sèches des arbres, et divers autres qui observent différents types de vœux, ceux qui renoncent à un lit pour dormir sur le sol dur et nu, tous vinrent en cet endroit au bord de la Sarasvatī. Ils rendirent cette rivière extrêmement belle comme les hôtes célestes embellissent les flots célestes de Mandākinī (Gangā du ciel). Des centaines et des centaines de rishis, se consacrant tous à l'observance de sacrifices, vinrent en ces lieux. Ces personnes observant de hauts vœux ne purent trouver assez de place sur la rive de Sarasvatī. Mesurant de petits lots de terre avec leur cordon sacré, ils procédaient à leur agnihotra et divers autres rites. (Le site du sacrifice doit avoir une certaine dimension et être soigneusement délimité puis purifié.) La rivière Sarasvatī vit, O monarque, que cette assemblée de rishis sombrait dans le désespoir et étaient anxieux parce qu'ils manquaient d'un grand tīrtha dans lequel accomplirent leurs rites. Pour leur bien, cette plus grande des rivières vint là et se fit de nombreuses résidences en ce lieu, par gentillesse pour ces rishis aux pénitences sacrées, O Janamejaya. Ayant ainsi détourné son cours pour leur bien, Sarasvatī, cette plus grande des rivières, coula à nouveau dans la direction de l'ouest, comme si elle disait: "Je peux partir d'ici, ayant empêché que la venue de ces rishis soit futile." Ce merveilleux fait fut accompli, O roi, en ce lieu par cette grande rivière.
Suit un shloka qui je pense est l'injonction d'un rishi à Balarāma alors qu'il visitait ce lieu. Il a du être déplacé dans le texte: "Là bas, à Kurukshetra, O meilleur des Kurus, accomplis de grands sacrifices." Le sens de cette histoire peut évidemment être compris au premier degré mais j'aime à croire qu'elle signifie aussi que Sarasvatī souhaite que tous sans exception puissent exprimer leur dévotion comme ils l'entendent et qu'elle les aide à s'exprimer, ce qui va dans le sens de ce qui est dit dans la section suivante. Je cite: "Chaque fois et où que ce soit  que Sarasvatī est convoquée (invoquée) par des personnes de grande énergie elle fait son apparition." Certains ne manqueront pas d'y voir un sarcasme à l'égard de tous ces bons brahmins qui mesuraient soigneusement leur petit lopin de terre, se nourrissaient de feuilles sèches ou de rosée, comme si ces rites allaient leur apporter la révélation. Il arrive aussi que Sarasvatī, la rivière des pensées (des idées exprimées) soit convoquée avec de mauvaises intentions et qu'alors ses flots soient pollués. Section XLII: La rivalité de Vasishtha et Vishvāmitra et la pollution de Sarasvatī [Janamejaya] Pourquoi le courant du tīrtha Vasishthapavaha (emportant Vasishtha) est-il si rapide? Pour quelle raison la plus grande des rivières emporta-t-elle Vasishtha? Quelle fut la cause de la dispute entre Vasishtha et Vishvāmitra? Interrogé à ce sujet par moi, dis-moi tout, O toi à la grande sagesse. Je ne suis jamais las de t'entendre.
[Vaishampāyana] Une grande inimitié grandit, O Bhārata, entre Vasishtha et Vishvāmitra en raison de leur rivalité dans les austérités ascétiques. La résidence de Vasishtha était alors près du tīrtha nommé Sthānu sur la rive est de la Sarasvatī et sur la rive opposée se trouvait l'asile de l'intelligent Vishvāmitra. C'est en ce lieu, O monarque, que Sthānu pratiqua de sévères austérités et les sages parlent encore de ces faits "intenses" (comme peut l'être un feu brûlant d'une grande énergie, d'où l'utilisation d'un terme qui peut aussi être traduit par violent, féroce, comme les combats sur le champ des Kurus). Ayant pratiqué là un sacrifice et vénéré la rivière Sarasvatī, Sthānu y établit un tīrtha. Aussi est-il connu sous le nom de Sthānu-tīrtha, O seigneur. C'est en ce même tīrtha que les hôtes célestes au temps jadis installèrent Skanda, ce pourfendeur des ennemis des dieux, au commandement suprême de leur armée. En ce grand tīrtha de la Sarasvatī, le grand rishi Vishvāmitra, avec l'aide de ses austérités, emporta Vasishtha. Ecoute cette histoire. Les deux ascètes, Vishvāmitra et Vasishtha, O Bhārata, se défiaient quotidiennement avec ardeur à propos de la supériorité de leurs "pénitences". Le grand muni Vishvāmitra, brûlant (de jalousie) à la vue de l'énergie de Vasishtha, se mit à y réfléchir. Bien qu'il fut fidèle à l'accomplissement de ses devoirs, il prit cependant la résolution suivante, O Bhārata: "Cette Sarasvatī va apporter vivement, par la force de son courant, cet ascète supérieur, Vasishtha, en ma présence. Quand il aura été apporté ici, je vais bien certainement tuer ce meilleur des régénérés." Ayant décidé cela, l'illustre et grand rishi Vishvāmitra, qui avait les yeux rouges de colère, pensa (intensément) à cette meilleure des rivières. Remémorée par cet ascète, elle devint extrêmement agitée. Cependant la belle dame alla trouver ce rishi à la grande énergie et grande colère. Pâle et tremblante, Sarasvatī  apparut, les mains jointes, devant ce plus grand des sages. Vraiment, cette dame souffrait comme une femme qui a perdu son puissant seigneur (époux). Elle dit au meilleur des sages: "Dis-moi ce que je peux faire pour toi." En proie à la rage, l'ascète lui répondit: "Apporte-moi Vasishtha sans délai afin que je puisse le tuer." Entendant ces paroles, la rivière devint très agitée. Les mains jointes, la dame aux yeux de lotus se mit à trembler de peur comme une liane agitée par le vent. Voyant la grande rivière dans cette détresse, l'ascète lui dit encore: "Apporte Vasishtha en ma présence sans scrupules." Sachant le mal qu'il voulait faire et connaissant aussi la prouesse de Vasishtha, sans pareille sur terre, elle alla trouver Vasishtha et l'informa de ce que l'intelligent Vishvāmitra lui avait dit. Craignant la malédiction des deux, elle ne cessait de trembler. Vraiment son cœur était (obnubilé par) la malédiction pénible et elle était terrorisée par les deux. La voyant pâle et plongée dans l'anxiété, Vasishtha à l'âme juste, ce meilleur des hommes lui dit ces mots, O roi: " O plus grande des rivières, sauve-toi! O toi au courant rapide, emporte-moi, autrement Vishvāmitra va te maudire. N'aies aucun scrupule." Entendant ces paroles du rishi compatissant, la rivière pensa, O Kauravya, au cours qu'il lui faudrait mieux suivre. Voici les pensées qui lui vinrent à l'esprit: "Vasishtha m'a montré une grande compassion. Il est approprié que je le serve." Voyant alors que ce plus grand des rishis était engagé dans une récitation silencieuse sur sa berge tandis que le (petit-)fils de Kushika était engagé dans un homa, Sarasvatī se dit que c'était l'occasion pour elle. Alors cette rivière supérieure lessiva l'une de ses berges avec ses flots rapides et emporta Vasishtha.
Tandis qu'il était emporté, O roi, Vasishtha loua la rivière en ces termes: "Du lac de l'Aïeul tu prends ta source, O Sarasvatī! Cheminant à travers le firmament, O déesse, tu transmets tes eaux aux nuages. Toutes les eaux sont tiennes. A travers toi nous exerçons notre faculté de penser. Tu es Pushti et Dyuti, Kīrti, Siddhi et Umā. (Prospérité, Majesté, Gloire, Succès et Puissance, car le nom de la compagne de Shiva, Umā, est aussi celui de Shakti.) Tu es Parole et Svāhā (Hail! Salut à Lui!) Cet univers dans son entier dépend de toi. C'est toi qui réside en toute créature sous quatre formes."
De source non confirmée mais crédible, ces quatre formes sont la pensée, l'intelligence, la volonté et l'ego. Le nom de Sarasvatī peut évidemment être décomposé en racines, mais comme bien souvent de plusieurs façons donnant lieu à différentes interprétations. Une section du Mahābhārata propose des interprétations farfelues, voire impertinentes, des noms de Krishna. Or sara est l'essence des choses et sva est ce qui appartient en propre (l'adjectif possessif), qui peut aussi bien être compris comme le self (ātman) que comme l'ego (ahamkāra) car la pensée humaine ne s'exprime que par des contradictions! Donc, d'après cette étymologie, Sarasvatī est l'essence de l'ego, ce qui est logique pour la pensée. D'ailleurs, le lac dont parle Vasishtha est ce Mānasa chanté par Tulsīdās, dont les eaux pures sont faites des exploits du Seigneur Rāma, sur lequel nagent les cygnes chers à Sarasvatī et dont le nom, je crois avoir oublié de le dire, signifie exprimé par la pensée puisque manas est l'esprit. Vah! Quelle belle pensée exprime ici Vasishtha. Sarasvatī qui est l'épouse de Brahmā est donc l'expression de Ses pensées.
[Vaishampāyana] Ainsi louée par le grand rishi, Sarasvatī emporta rapidement ce brahmin vers l'asile de Vishvāmitra et avertit ce dernier de l'arrivée du précédent. Voyant Vasishtha, Vishvāmitra empli de rage chercha une arme pour tuer ce brahmin. (Idée pour le moins cocasse de la part de celui qui, étant né kshatriya, fit tant d'effort pour devenir un brahmin!) Constatant sa colère et craignant un brahmanicide, la rivière, ré-emporta Vasishtha sur la rive est. Ainsi elle avait obéi à l'ordre des deux bien qu'elle eut dupé le fils de Gādhi. En voyant que ce meilleur des rishis, Vasishtha, était emporté, le vindicatif Vishvāmitra, très en colère, dit à Sarasvatī: "Puisque tu es partie en me trompant, O toi la plus grande des rivières, que ton eau soit changée en sang qui convient aux rākshasas!" Ainsi maudite par l'intelligent Vishvāmitra, Sarasvatī coula pendant une année entière en emportant du sang mélangé à ses eaux. Les dieux, gandharvas et apsaras, voyant Sarasvatī réduite à ce triste sort, étaient consternés. C'est pour cette raison, O roi, que cette tīrtha est appelée Vasishtha-pravāha sur terre. La plus grande des rivières cependant retrouva sa condition originale.

Comme on peut le constater tous les jours, la rivière des pensées doit convoyer des idées qui ne sont pas toutes très pures. Mais c'est son sort d'aller de droite à gauche pour nous satisfaire tous, sort féminin cela va sans dire.